VII. L’alliance franco-russe
38. Citoyens, nous avons à nous préoccuper de ce qui se passe là-bas; nous en avons des raisons multiples et je crois que nous serions bien fous si nous nous en desintéressions. Tout d’abord, nous sommes les alliés de la Russie et vous savez que la question s’est posée récemment à la Chambre. La droite avait été furieuse du langage tenu par Marcel Sembat. M. le Président du Conseil a tenu à intervenir lui-même et je dois dire que tous ont applaudi à son langage ; il a admirablement défini la situation : « Nous restons les amis et les alliés de la nation russe. » Voilà où est la vérité. (Applaudissements. )Wl\q peut être faible à l’heure actuelle; elle peut être impuissante à nous apporter aucun secours militaire; elle peut être dépourvue des armes redoutables qu’elle avait naguère ; elle peut être malheureuse : cela ne change rien aux sentiments que nous avons éprouvés pour elle quand elle était forte, puissante et qu elle pouvait hautenaent élever la voix en Europe. Nous sommes les amis et les alliés de la nation russe. C’est pour cela que nous ne pouvons être les ^tnis de son gouvernement que
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dans la mesure compatible avec cette première affirmation. {Appla udiss ements. )
39. Citoyens, les allies... Eh! oui, il vous en souvient, il est venu un jour où un tsar, plus éclairé peut-être que son successeur, a senti que les deux nations pouvaient marcher ensemble et a pris l’initiative de l’alliance russe... Ce qui n a pas empêché une trentaine d’hommes d’Etat, et même de non-hommes d’Etat de se prétendre tous depuis les véritables pères de l’alliance russe, alors qu’ils ne soupçonnaient rien, absolument rien, la veille du jour où à la surprise de tout le monde le tsar a levé son verrre à la République française et a fait jouer la Marseillaise.
40. Eh bien! il faut bien le dire, cette alliance n’a pas donné tous les résultats que nous étions en droit d’tn attendre. Oh! elle a donné un premier résultat à la France; c’est que nos compatriotes onf eu le plaisir de prendre beaucoup d’emprunt russe sous toutes les formes...
Mais quand nous avons attendu la contre-partie, nous ne l’avons pas positivement vue venir. Vous savez entre autres questions que parce qu’il avait plu à la Russie de démentir toute sa vieille politique, elle nous a obligés à laisser massacrer les chrétiens en Turquie sans dire un mot sérieux ; et vous savez que je ne suis pas pour le protectorat des catholiques, je n y tiens pas beaucoup... {Rires.) Quand il s’agit de les protéger, je n’en suis pas ; mais il y avait là un devoir d humanité et un devoir d’honneur pour la France : la France a manqué à l’humanité et à l’honneur, et c’est la
Russie, qui partageait ces devoirs avec elle, qui l’y a fait manquer.
41. Nous avons fait, à la remorque de la Russie, une politique qui n’était guère conforme aux intérêts de la France; mais enfin, nous avions les titres russes, nous en avions à ce moment pour une somme bien supérieure à celle pour laquelle nous en avons aujourd’hui; mais, ce n’est pas que nous les ayons vendus, c’est tout simplement
parce qu’ils valent moins que ce qu’ils valaient... {Rires.) Bien entendu, c’était un placement sûr parce que c’était un placement fait sur un gouvernement solide et bien réactionnaire, et bien autoritaire. Ace sujet, j’ai entendu raconter l’histoire d’un homme très illustre dont je ne veux pas citer le nom; c’était un homme qui avait eu des idées très hardies pendant tout le temps de l’Empire, mais qui avait été épouvanté pendant le spectacle delà Commune et alors, comme il avait une petite somme à lui, il avait voulu la placer en philosophe, en historien, en homme qui a des données sûres et positives sur l’ensemble de l’humanité; pour garantir son placement et comme il craignait la Révolution, il avait cherché un gouvernement à qui il pût prêter avec quelque sécurité. Eh bien, pour cet homme qui était éminent dans la philosophie, dans l’histoire, de la France il n’était pas question; en Angleterre, il y a des libertés effrénées; en Espagne, des guerres civiles continuelles; en Italie, la Révolution; même en Allemagne, un parti socialiste très fort; en Russie, il y a les nihilistes; bref, avec sa philosophie de l’histoire, il n’avait trouvé que la Turquie qui lui donnât toutes les garanties nécessaires ; en sorte qu’il a pris del’emprunt turc et qu’il a perdu... {Rires.)
42. Voilà qui enseigne à ne pas mêler aux placements les sentiments conservateurs; nous les avons mêlés et je le regrette un peu pour la Russie même, parce que le premier usage qu’elle a fait de notre argent, c’est de nous tourner le dos avec les millions que nous lui avions donnés. Vous savez pourquoi avait été faite l’Alliance russe ; on craignait les visées ambitieuses de quelques puissances du centre de l’Europe; on voulait maintenir la paix et c’est pour cela qu’on avait fait l’alliance russe, qui, en effet, reposait sur la nature même des choses, puisqu’il y avait là un intérêt commun de vie et de mort en quelque sorte entre les deux puissances. Et alors, quand nous donnions des millions à la Russie, nous disions : à la bonne heure, nous l’armons de telle sorte qu’elle sera plus puissante pour nous garantir; or, elle s’est servie précisément de ces millions pour
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transporter toutes ses forces dans son aventure d’Extrême- Orient. Aussitôt qu’elle put construire des cuirassés en nombre suifisant, elle a pris ceux qui étaient dans la Baltique, elle les a joints à ses nouveaux cuirassés et les a envoyés en Extrême-Orient; elle y a envoyé ses troupes en disant : « J’ai la France en Europe contre mon voisin, cela me suflît, et je vais aller courir les aventures en Extrême-Orient, en Mandchourie»; de sorte que ce sont nos emprunts qui ont été à l’origine de la politique folle quia perdu la Russie; nous lui avons donné de l’argent pour se perdre elle-même.