‹ La révolution en Russie [microform]Chapitre 6 sur 13 · II. La désorganisation de la Russie · texte numérisé non relu

II. La désorganisation de la Russie

9. En vérité on croit rêver quand on voit ce qui se passe. Et pourquoi cela se passe-t-il ? L’autocratie russe, cette monstruosité d’un passé impossible au milieu des institutions modernes, ne subsistait que pour une seule raison, la force brutale. La force brutale a disparu, elle a été écrasée dans la guerre que vous savez. Et tout a croulé et tout devait crouler.

10. Oui, la force brutale a croulé. Nous les avons vues, ces fameuses armées des autocraties ! Vous rappelez-vous le temps où les réactionnaires se demandaient si la force militaire nécessaire pour conserver la puissance d’une nation, était conciliable avec des institutions républicaines et démocratiques? Nous pouvons nous demander, nous, si elle est conciliable avec les institutions théocratiques. Les Russes ont été battus sur terre; ils ont été battus sur mer; ils ont été battus .sans avoir même la consolation de la plus

petite revanche partielle; ils l’ont été dans des batailles où on a eu un spectacle absolument invraisemblable...

11. Je ne puis oublier (et j’en suis fier) que j’ai porté, comme ministre, un titre qu’aucun ministre n’avait porté avant moi; je n’avais pas droit au titre d’Excellence, — mon ami Doumer m’a décerné celui de « péril national ». {Hires.)yâi été un péril national parce que, en particulier, je détruisais la discipline, parce que je la voulais républicaine, parce que je voulais que le chef qui commandait fût lûi-même surv'eillé, qu’on écoutât les plaintes de ses soldats et de ses matelots; qu’il ne pût jamais abuser du pouvoir terrible qui lui est conféré non pas pour son bon plaisir, pour son caprice, mais uniquement pour les bes oins de la défense nationale. La discipline qu’on m’accusait de détruire, vous l’avez vue à Tsou-Shima, — celle que nos bons réactionnaires voudraient voir installer dans nos armées et dans nos flottes ; vous l’avez vue dans les désastres russes. Vous avez eu à cet égard une flotte modèle : on y pendait les matelots aux vergues pour maintenir l’obéissance. Et quand on est arrivé devant l’ennemi on a eu ce spectacle extraordinaire de soldats qui ne voulaient pas défendre leur propre peau, qui avaient perdu le sentiment de la conservation personnelle, qui refusaient de se battre, qui préféraient couler le navire plutôt que de tirer sur l’ennemi. Voilà la discipline de l’autorité. {Applaudissements.')

12. Vous retrouvez à travers tous ces désastres le régime despotique. La Russie a péri comme force morale parce qu elle était un pouvoir absolu. Pas de contrôle, pas de 1 publicité, pas de presse libre, pas d’accusation possible j contre les gouvernants et contre les fournisseurs. Donc, le ' vol, le vol partout, éhonté. C’est pour le vol que la guerre est faite. Pas de matériel quand on est devant l’ennemi, par conséquent. {Vifs applaudissements!) Une aristocratie séparée du peuple, sans rapport avec le soldat, brave, héroïquement brave, mais ayant tous les vices des aristo- | craties, viveuse et fantaisiste. Pas plus d’officiers que de

matériel. Et puis pas de classe moyenne. La classe moyenne, c’est elle qui fait les révolutions, c’est l’homme à demi instruit qui veut arriver plus haut et qui compromet les bons vieux principes. Pas de demi-instruits, pas d intermédiaires entre le soldat ignorant et l’officier, donc pas de sousofficiers dans l’armée; et je viens de vous montrer comment quelquefois il n’y avait pas même de matelots avec les milliers d’hommes que l’on avait. Ce sont tous les vices des aristocraties que l’autocratie a payés par des défaites telles qu’on n’en avait peut-être jamais vu de semblables

dans rhistoire.

13, Cette force, qui est la seule raison d être des régimes despotiques, a disparu, anéantie dans des désastres sans précédent. La clé de voûte étant tombée, tout l’édifice s’est écroulé naturellement. Il ne tenait que par là, l’édifice du tsarisme; il s’est effondré et on n’en a plus vu que les débris. On est ainsi arrivé à cet état monstrueux dont nous ne connaissons qu’une partie, mais qui suffit pour qu’il nous semble être en présence d’un cauchemar qu’une imagination humaine n’aurait pu concevoir jusque-là.

14. Vous connaissez la situation de ce malheureux pays où tout est dissous ; plus de poste, plus de télégraphe, plus de chemins de fer, plus d’usine qui marche, plus de fonctionnaires qui obéissent; et l’autocrate, l’homme tout-puissant, reste seul au millieu d’une société universellement dissoute. Je me trompe : il ne reste pas seul. Il y a quelque chose qui reste autour de lui, il reste autour de lui des mouchards et des cosaques. {Applaudissements.)

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