Revue du Mois, 10 octobre
Tusage, étaient tenus des réparations, grosses et petites, malgré l'obligation où ils étaient de partager la jouissance avec les autorités communales et avec les cultes concurrents. La législation d'alors ne reconnaissait la hiérarchie d'aucune Église. Elle ne voulait avoir devant elle que des citoyens, que des particuliers qui s'intitulaient les uns fidèles, les autres ministres. Elle ne cherchait pas à définir le ministre. Elle considérait comme tel quiconque présidait les cérémonies, fùt-il laïque, car elle ignorait les rites sacramentels comme la hiérarchie religieuse. Très hostile aux corporations en général, elle était particulièrement défiante à l'égard des corporations rehgieuses. Elle leur interdisait de s'unir et de se fédérer. Pour empêcher la reconstitution de la mainmorte, elle prohibait toute dotation, toute fondation, toute contribution forcée dans un but cultuel. Aucun prêtre ne pouvait officier publiquement sans avoir donné au préalable une garantie civique à la société en souscrivant une déclaration ou un serment de soumission aux lois. Encore, depuis les derniers mois de la Convention thermidorienne, à partir de la loi du 20 fructidor an III, tous les prêtres n'étaient-ils pas admis à faire cette déclaration, mais ceux-là seuls qui avaient prêté, à l'époque du 10 août 1792, le serment d'être fidèles à la liberté et à Végalilé et de mourir en les défendant. Ceux qui avaient refusé de prêter ce serment ou ceux qui l'avaient rétracté s'étaient mis par cela même hors la loi. Non seulement ils ne pouvaient exercer publiquement leur culte, mais leur présence n'était pas tolérée sur le territoire de la République. Légalement bannis et
assimilés aux émigrés, ils s'exposaient à la mort en rentrant en France.
L'Église catholique constitutionnelle, qui est maintenant privée de tout caractère officiel, mais qui garde néanmmoins son organisation démocratique, la nouvelle Église théophilanthropique, qui se donne pour rÉghse républicaine par excellence, s'accommodèrent facilement d'une législation qui nous paraîtrait aujourd'hui bien sévère, mais qui fut accueillie alors avec reconnaissance. On était au lendemain de la Terreur! Les ministres constitutionnels, les lecteurs théophilanthropes prêtèrent donc avec empressement tous les serments qu'on leur demanda et ils exercèrent publiquement leur culte dans les églises rouvertes.
Les cathohques soumis à Rome, les réfractaires, comme on les appelait, hésitèrent et se divisèrent. Une partie d'entre eux, par goût et par calcul politique autant peut-être que par nécessité légale, recoururent au culte privé et clandestin et refusèrent de jurer les nouveaux serments, comme ils avaient refusé de jurer le premier de la série, celui de la Constitution civile du clergé. Un certain nombre de réfractaires consentirent néanmoins à souscrire le serment de liberté et d'égalité et les serments postérieurs, afin de pouvoir continuer à exercer le culte pubUc.
Pour la première fois, depuis qu'elle était devenue l'Église triomphante avec Constantin, l'Église romaine subissait l'épreuve du droit commun. Elle ne pouvait plus compter pour substituer et pour garantir son organisation et sa hiérarchie, sur ses biens immenses et sur la protection de l'État; les biens sont
nationalisés, TÉtat est hostile. Désormais TÉglise ne vit plus que par ce qu'il lui reste de forces morales, elle n'existe que par les libres sacrifices de tous ses membres, prêtres et fidèles. L'épreuve était redoutable pour une Église fondée tout entière, dogmes et discipline, sur l'autorité et sur l'obéissance. Cette épreuve, il était inévitable que le catholicisme ne pût la supporter qu'au prix de pertes plus ou moins douloureuses, de blessures plus ou moins graves. Je voudrais rechercher quelle fut l'étendue de ces pertes, la profondeur de ces blessures et mesurer ainsi, avec quelque approximation, la résistance que les différents cultes mystiques ont alors opposée à cette force dissolvante qui s'appelle la liberté, soit qu'ils se soient réfugiés dans le culte privé et clandestin, soit, au contraire, qu'ils aient accepté les conditions mises par la loi à l'exercice du culte public.
Il y a un siècle, l'autorité du pape sur l'Éghse en général et sur l'Église de France en particulier ne ressemblait guère à ce qu'elle est aujourd'hui. Les évêques n'étaient pas encore devenus de simples exécuteurs des ordres du Saint-Siège. Gallicans pour la plupart, très attachés à leur indépendance, très jaloux d'exercer dans leur plénitude tous les droits qu'ils tenaient des canons, ils n'auraient pas accepté, même en cas de nécessité urgente — et c'en était une que de mettre de l'unité et de l'uniformité dans leur lutte contre la Révolution — d'abdiquer leurs pouvoirs aux mains du pape. Ils n'avaient pas attendu la condamnation tardive venue de Rome pour organiser la résistance à la Constitution civile du clergé, très
souvent ils ne prirent conseil que d'eux-mêmes. Ils répugnèrent toujours à recevoir un mot d'ordre, d'où que vint ce mot d'ordre, du pape ou du roi.
Après la rupture des relations diplomatiques, le pape avait conservé en France un représentant officieux, un internonce, l'abbé de Salamon, qui le renseignait sur les événements, transmettait ses ordres, publiait ses brefs, rendait en un mot les mêmes services que naguère Mgr Montagnini. Salamon se plaint dans sa correspondance du peu de bonne volonté que mettaient les évêques à suivre les instructions qu'il leur donnait. Les évêques se permettaient de retarder la publication des brefs et d'apporter des retouches à leur traduction ! Par exemple, pour se donner le temps d'examiner en détail le bref du 10 mars 1791 qui condamnait l'œuvre religieuse de la Constituante, ils le gardèrent secret pendant un mois avant de le faire imprimer. Le pape, qui les connaissait, n'osa pas leur tracer une ligne de conduite uniforme. Il se borna la plupart du temps à leur accorder les pouvoirs extraordinaires qui leur étaient nécessaires en raison des circonstances ' et il y joignit parfois des indications, des conseils, rarement des ordres formels. Il ne voulait pas s'exposer à des désobéissances qu'il savait probables.
Bien qu'ils fussent en très grande majorité d'ardents royalistes, les évêques réfractaires n'étaient
1. Sur les pouvoirs extraordinaires conférés par le pape aux evèques, consulter Collectio indidtorum apostolicorum SS D N Papse Pie VI, quibus amplissimas et extraordinarias facuUates concessit omnibus archiepiscopis, cpUcopis et administratoribus diœcesium regni Galliarum^ Londini, 50 p. 1797,
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guère plus dociles aux volontés du Roi qu'à celles du Saint-Père. Louis XVIII, voulant imprimer une direction commune au clergé réfractaire, avait eu Tidéede constituer auprès de lui un comité de dix évêques désignés parleurs collègues. L'élection du comité était déjà commencée quand des protestations s'élevèrent qui firent renoncer au projet. L'archevêque de Lyon, de Marbeuf, déclara que les évêques ne pouvaient céder à quelques-uns d'entre eux une partie de leurs pouvoirs, sans abandonner ce qui était l'essence même de l'épiscopat. Son sentiment fut partagé par la majorité, pour d'autres raisons encore. Plusieurs craignirent que le comité ne fût entre les mains du pape autant qu'entre celles du roi un moyen d'asservissement. L'archevêque de Narbonne, Dillon, s'en expliquait nettement dans une lettre datée de Londres le 1" mai 1796 : «... Une des prétentions de la Cour de Rome est que les évêques dispersés dans la chrétienté n'ont de pouvoirs que par délégation du Saint- Père. Nous nous élevons en France contre cette prétention et vous comprenez qu'un comité qui pourrait à chaque instant s'appuyer de la sanction pontificale ne serait pas à cet égard sans de graves inconvénients ^.. » Le comité ne fut pas formé et les évêques conservèrent jalousement l'intégrité de leurs pouvoirs dont ils usèrent naturellement de façon variable. Le combat qu'ils livrèrent contre la Révolution fut par suite un combat en ordre dispersé.
Laissés à eux-mêmes, il était fatal que la division s'introduisît parmi eux à bref délai sur la conduite à
1. Abbé Sicard, L'ancien clergé de France, t. III, p. 250. La lettre est citée d'après les Archives des affaires étrangères.
tenir. Mors que les plus ardents émigraient en grand nombre dès les premiers temps de la Révolution et ne voyaient le salut de l'Église que dans la Restauration complète de lancien régime, d'autres plus prudents, plus modérés ou plus attachés à leurs devoirs religieux qu'à leurs anciens privilèges et moins subjugués parleurs passions politiques, restaient en France pour disputer les fidèles au clergé constitutionnel. Ces évêques qui eurent le courage de ne pas déserter leur poste ne furent jamais très nombreux \ mais ils avaient à côté d'eux un clergé actif et habile dont l'importance et l'influence allèrent sans cesse en augmentant et ils gagnèrent peu à peu à leurs idées de soumission au pouvoir civil une partie des évêques émigrés eux-mêmes. Au lendemain de la chute de la royauté, quand la Législative avait mis comme condition à l'exercice public du culte la prestation d'un serment infiniment plus civique que celui de la Constitution civile du clergé, ils avaient accepté de jurer. Le premier pas franchi, ils se soumirent de même à tous les autres serments, promesses ou déclarations, qu'on leur demanda dans la suite.
Au début, leur conduite fît scandale et fut blâmée à l'égal d'une trahison ou d'une lâcheté. On les qualifia de schismatiques et d'hérétiques, on les assimila aux premiers jureurs. Les évêques les plus intransigeants défendirent à leur clergé d'entrer en relations in divinis avec ces soumissionnaires. Les « bons
1. Les évêques de Saint-Brieuc, Orange, Vienne, Senez, Senlis, Alais, Saint-Papoul, Lectoure, Mâcon, Sarlat, Troyes, Chalon-sur- Saône, Marseille, Angers, Séez. {Annales de la Religion du 15 novembre 1797.)
prêtres », ceux qui n'avaient pas reconnu la République et qui opéraient en marge de la loi, recommencèrent leurs baptêmes et leurs mariages qu'ils considéraient comme nuls. Leur condamnation fut demandée à Rome, mais la condamnation ne vint pas. Les seconds jureurs se défendirent. Ils invoquèrent pour leur justification de bonnes raisons canoniques et de meilleures raisons d'opportunité. Le Christ, disaient-ils, avait commandé à son Église d'obéir aux lois de l'État. « Rendez à César ce qui est à César. » Reconnaître la République, c'était donc chose permise, chose duc. Leur soumission aux lois, ajoutaientils, n'était pas une approbation de ces lois. Ils restaient au contraire irréductiblement hostiles à toutes les lois civiles qui violaient les lois divines, par exemple aux lois sur le mariage civil et sur le divorce. Leur soumission n'était que passive et non active. Elle engageait leurs gestes extérieurs, non leur conscience. Ils ne s'étaient prêtés à cette formahté que dans l'intérêt supérieur de la religion, pour maintenir l'exercice public du culte romain et disputer les fidèles aux schismatiques et aux incrédules. Que serait-il arrivé s'ils avaient refusé le serment de hberté et d'égalité? Ils auraient dû s'expatrier à leur tour et « laisser les fidèles entièrement privés des secours spirituels qu'ils ne pourraient plus se procurer qu'en participant au schisme* ^>. Pouvaient-ils ainsi laisser le champ Hbre aux constitutionnels, aux intrus? Et
l. Paroles d'Emery, supérieur général de la Compagnie de Saint-Sulpice et chef des soumissionnaires avec Bausset, évèque d'Alais. Cf. mes Contributions à Vhisioire religieuse de la Révolution^ Alcan, 1907, p. 214=
puis, refuser le serment, c'était a rendre la religion odieuse et la faire regarder comme inconciliable avec le l'ouvel ordre de choses ^ ». C'était autoriser d'avance de nouvelles persécutions. Aux intransigeants qui leur conseillaient de recourir au culte privé, qui ne pouvait être en Tétat de la législation quim culte clandestin, ils répondaient que le culte privé, outre qu'il serait difficile et dangereux à organiser, n'atteindrait pas le même but que le culte public. Les oratoires secrets ne seraient accessibles qu'à une très petite partie des fidèles, aux fidèles courageux et zélés, à ceux-là même qui en auraient eu le moins besoin pour conserver la foi. Les autres, qui formeraient la masse, abandonnés par leurs légitimes pasteurs, ou bien passeraient au schisme, ou bien perdraient insensiblement les habitudes cultuelles et la France se déchristianiserait de plus en plus.
Les prêtres insoumis traitaient cette argumentation de sophistique. Ou bien, disaient-ils à leurs contradicteurs, votre soumission est sincère ou elle ne l'est pas. Si elle est sincère^ elle est une trahison envers l'Église et envers la Monarchie. Comment pouvez-vous jurer de maintenir la liberté et l'égalité, de respecter la souveraineté du peuple, de haïr la royauté, tout en restant catholiques romains et fidèles aux serments que vous avez prêtés au roi légitime? C'est manifestement impossible, car l'Église condamne la liberté et l'égalité et sacre les rois ! Comment peut-on être sincèrement soumis à des lois qui pro-
i. Paroles de J. Meilloc, vicaire général d'Angers et soumissionnaire déterminé, Contributions à Vhistoirc religieuse de la Révolution, p. 216.
clament la liberté de tous les cultes et la liberté de rimpiété, qui suppriment les vœux monastiques, autorisent le divorce, etc.? Si les soumissionnaires, comme ils le disent, restent au fond du cœur monarchistes et catholiques, ils font donc profession d'hypocrisie en approuvant, ne fCil-ce que du bout des lèvres, ce que leur conscience réprouve. Ils veulent maintenir le culte public. Mais d'abord ce culte public est impraticable aux conditions qui lui sont faites. Il faudra partager les églises, non seulement avec les hérétiques, ce qui est canoniquement possible à la rigueur, mais avec des impies, avec des déistes comme les théophilanthropes, avec des athées comme les orateurs décadaires. Le culte maintenu à ce prix ne sera plus qu'un culte souillé, qu'un culte sans prestige comme sans efficacité, qu'une contrefaçon. Puis, en acceptant d'officier dans les églises de la République, on fera croire aux populations que la véritable religion peut s'accommoder de la République. On les habituera à regarder cet odieux régime comme supportable, comme définitif. On séparera ainsi « la cause de l'autel de celle du trône et les intérêts des chefs royalistes qui luttent encore de ceux des ministres de Dieu' ». On afTaibhra d'autant les
1, Circulaire de l'abbé Berûier en mai 1796. Mêmes appréhensions dans V Avertissement concernant Vacte de soumission aux lois de la République daté du 1" juin 179o, de l'évêque de Boulogne, Asseline : « Le peuple, égaré par la conduite extérieure de ses guides, n'en conclura-t-il pas qu'il peut renoncer absolument à la monarchie, se déclarer pour la République et que les lois de l'évangile n'ont rien de contraire à un pareil changement? » — Mêmes craintes dans une lettre du prince de Gondé, commandant l'armée des émigrés, à son ami La Fare. Cf. Contributions à Vhistoire religieuse de la Révolution, p. 2.34 et 237.
chances de la restauration. On fera tomber les armes aux mains des insurgés, Tamertume au cœur des mécontents.
Les soumissionnaires protestaient contre ces arrière-pensées politiques, ils ne confondaient pas, disaient-ils, la religion avec la monarchie. Ils ne voulaient pas compromettre Tune par Tautre. L'abbé Emery, leur chef reconnu, accusait ses contradicteurs d^ aristocratie. « Vous frémiriez, écrivait-il en 1796 à son ami de Villèle, si vous étiez témoin jusqu'à quel point est funeste à la religion la prévention de quelques personnes dominées par des vues de contrerévolution très mal entendues et pour qui la religion, au lieu d'être une fin, n'est qu'un moyen ^ ^) Et Tévêque d'Alais, Bausset, qui avait refusé d'émigrer, disait de même que les insoumis voulaient faire périr la religion « pour des opinions purement politiques et problématiques en politique^ ».
Tel était en effet le fond du débat. Les insoumis, qui ne séparaient pas la cause de la monarchie de celle de l'Église, voyaient dans la suppression du culte public et l'organisation du culte privé un efficace instrument de la restauration attendue. Par la suppression du culte public, ils espéraient maintenir dans la masse du peuple resté croyant l'irritation nécessaire pour renverser la République. Risquant le tout pour le tout, ils ne comptaient que sur des coups de force. Dans leurs oratoires secrets, ils préparaient à la contre-révolution des chefs ^. Comme
1. Contributions à l'histoire religieuse de la Révolution, p. 238.