Bévue du Mois, 10 sept
des âmes religieuses, incapables de concevoir un État sans religion, sans culte, sans morale officielle. Bien loin de penser à séparer TÉglise de l'État, les Constituants voulurent, au contraire, les unir plus étroitement et ils essayèrent d'instituer, parla Constitution civile du Clergé, une sorte de catholicisme national, affranchi de la sujétion romaine et mis en harmonie avec Tordre nouveau par l'application du principe de la souveraineté populaire à l'élection des prêtres et des évoques. Mais la Constitution civile échoua, la transaction tentée entre la Révolution et l'Église se retourna contre la Révolution. La moitié du clergé environ avait prêté le serment civique et s'était séparée du pape. L'autre moitié était restée fidèle à Rome et avait engagé contre les hommes et les choses de la Révolution une guerre inexpiable, soufflant la révolte dans les âmes ignorantes et damnant les acheteurs de biens nationaux.
Les révolutionnaires essayèrent d'abord de défendre le clergé constitutionnel et patriote contre le clergé réfractaire et aristocrate, mais ils comprirent assez vite qu'ils faisaient fausse route. Les prêtres jureurs s'étaient épouvantés à leur tour de la marche rapide de la Révolution, de la chute, puis de l'exécution du Roi, de la proclamation de la République. Beaucoup se rétractèrent. Presque tous furent girondins et firent une opposition sourde et opiniâtre aux mesures révolutionnaires, que les grands périls de 93 avaient obligé la Convention d'adopter. On saisit leur main dans l'insurrection fédéraliste. Alors, puisque l'Église constitutionnelle se mettait, elle aussi, en travers de la Révolution, l'Église constitutionnelle fut con-
damnée. Dans une grande partie de la France les églises furent fermées, les prêtres jureurs abjurèrent, ou se marièrent, ou furent emprisonnés. Le deuxième jour sans-culottide an II (18 septembre 1794) la Convention décréta, sur la proposition de Cambon, qu'elle ne paierait plus les salaires d'aucun culte.
D'autres grandes mesures avaient précédé celle-là. Depuis le 20 septembre 1792, Tétat civil cessa d'être aux mains des prêtres et passa des sacristies aux mairies. Désormais, les Français purent naître, se marier et mourir sans que le prêtre les marquât oblir gatoirement de son empreinte ! Le divorce, condamné par la loi religieuse, fut inscrit dans la loi civile! Toutes les congrégations religieuses, même hospitalières, furent supprimées!
Gardons-nous de croire cependant que les révolutionnaires, qui séparèrent ainsi, à coups de hache^ la société civile de la société cléricale, fussent des esprits laïques, au sens que nous donnons aujourd'hui à ce mot. Profondément anticléricaux, certes, profondément convaincus, par la leçon des événements, que le catholicisme, doctrine de servitude, était incompatible avec un gouvernement de liberté; — mais non pas laïques, mais non pas neutres en matière religieuse ! Ils restent incapables de concevoir un État sans religion officielle. L'idée que la France pourrait être privée de culte leur causa « une sorte d'effroi moral )^ — c'est le mot du Montagnard Baudot. Les plus affranchis d'entre eux croient au moins, avec Voltaire, qu'il faut une rehgion pour le peuple, et les athées même, comme Lalande et Sylvain Maréchal^
imaginent des projets de cultes sans prêtres et d'églises « d'hommes sans Dieu ». Au moment même où ils détruisent le catholicisme, qu'ils rendent responsable des malheurs de la France, ils s'efforcent de le remplacer par une religion nouvelle, par la religion de la Patrie, spontanément éclose aux Fédérations, et dont ils portent dans le cœur la foi ardente. Au calendrier romain, ils substituent le calendrier répubhcain, avec ses décades remplaçant les semaines et ses mois de trente jours aux noms poétiques. Tous les décadis, ils célèbrent maintenant la Liberté, la Nature et la Raison par des cérémonies patriotiques et morales destinées à supplanter l'ancienne messe catholique. Ce culte décadaire durera autant que la République elle-même qu'il incarnait, et ne disparaîtra qu'avec le Concordat devant le rétablissement officiel du catholicisme.
Au début, pendant les grands périls de 93, le nouveau culte s'était montré aussi exclusif que l'ancien. Décadi avait essayé de tuer Dimanche. Il l'avait expulsé des églises converties en temples républicains. Il lui avait fait défense d'exhiber son nom en public, sur les affiches ou sur les journaux. Il avait frappé de châtiments divers ceux qui l'honoraient en portant de beaux habits, ou en fermant leurs boutiques, etc.
Mais, après la Terreur, Décadi s'humanisa. La persécution contre les prêtres se ralentit, puis s'arrêta. La Convention rouvrit les églises aux anciens constitutionnels et même aux réfractaires, n'exigeant des uns et des autres qu'une déclaration, par laquelle ils reconnaissaient la République et s'engageaient à se
LA RÉVOLUTION ET l'kOLISE. 18
soumettre à ses lois. Le culte catholique fut ainsi rétabli dans 32 000 églises ».
Jusqu'au 18 fructidor an V (4 septembre 1797) le Directoire resta fidèle à la politique de tolérance et de liberté qui avait été celle de la Convention finissante. Décadi continua d'être chômé par les fonctionnaires et célébré par des messes civiques dans les villes patriotes. Mais Dimanche, n'étant plus persécuté, reprit peu à peu son ancien empire et Dimanche devint séditieux. Les catholiques s'emparèrent des élections. Le traître Pichegru fut nommé président des Cinq-Cents, le royaliste Barbé-Marbois, des Anciens. La République faillit sombrer, le Directoire la sauva par un coup d'État.
Dimanche alors, plus que jamais suspect de royalisme, recommença d'être traité en ennemi. Décadi revint en honneur. La messe civique s'efforça de supplanter la messe catholique, sans cependant recourir aux grands moyens de l'an IL Si quelques prêtres furent déportés et leurs églises fermées, nulle part, cette fois, l'ancien culte ne s'arrêta complètement.
On peut donc dire qu'à part quelques exceptions l'exercice des différents cultes ne subit pas d'interruptions pendant les sept années qui précédèrent le Concordat (1795-1801).
Pendant ces sept années de liberté et de tolérance, au moins relative, on assista à un développement très varié et très sincère de la vie religieuse. La liberté
1. C'est le chiffre cité par l'abbé Grégoire, d'après un relevé du ministère des Finances, Histoire du mariage des prêtres, Paris, Baudouin, 1826, p. v.
porta ses fruits habituels. A la place de Tancienne Église dominante et tyrannique d'avant la Révolution, il se constitua des groupes nouveaux, indépendants et rivaux, luttant entre eux par les armes pacifiques de la raison et de la persuasion. Le catholicisme se dissocia en trois groupes presque d'égale force.
Les anciens prêtres constitutionnels ou jureurs, qui n'ont plus maintenant de caractère officiel, se réorganisent à la voix de l'évêque de Blois, l'éloquent et habile Grégoire, qui savait allier de solides et ardentes convictions républicaines à une foi chrétienne intransigeante. Les constitutionnels sont nombreux dans les villes et dans les départements de l'Est. Même dans les contrées plus arriérées de l'Ouest, ils sont représentés. A deux reprises, en 1797 et en 1801, ils tiendront à Paris des conciles nationaux. Leur église, d'esprit démocratique, reste hostile à l'ultramontanisme et défend avec énergie les vieilles traditions gallicanes. Mais ses accointances révolutionnaires lui aliènent les sympathies des classes riches et conservatrices. En général, ses ministres sont très pauvres et leur pauvreté sera une des raisons pour lesquelles ils accepteront le Concordat qui les réconciliera avec Rome, sans abdication ni humiliation.
En face des Constitutionnels, les réfractaires. Mais les réfractaires sont eux-mêmes divisés. Les uns, qu'on appelle les insoumissionnaires, plus dévoués au fond au roi qu'au pape, ont refusé de reconnaître la République et de souscrire la déclaration qu'elle leur demandait pour obtenir l'usage des éghses. Ils craignent que si les églises se rouvrent, les paysans
ne s'habituent à la République et ne se détachent peu à peu de la monarchie. Ils s'efforcent, de leur mieux, de faire durer la guerre civile et attisent la chouannerie. N'ayant pas d'existence légale, ils errent de cachette en cachette, célébrant leur culte, le seul bon, dans des chambres particulières à la ville, dans des granges à la campagne. Mais leurs prédications intempérantes, leur attitude batailleuse, leur participation à la chouannerie les rendent suspects à la grande majorité des Français et, en première ligne, aux acheteurs de biens nationaux.
D'autres réfractaires, plus dévoués au pape qu'à l'ancienne monarchie, ont consenti la déclaration de soumission aux lois de la République, afin de disputer le peuple des villes aux constitutionnels. Ces soumissionnaires partagent les églises avec les jureurs. Insensiblement ils attirent à eux les classes aisées et, à la veille du Concordat, leur Église est florissante. Mais, parce qu'ils ont reconnu la République, ils sont l'objet des vives et méprisantes attaques des réfractaires purs qui les assimilent aux intrus, refusent de communiquer in divinis avec eux et considèrent comme nuls leurs baptêmes et leurs mariages, qu'ils recommencent à nouveau.
Divisé en trois groupes ennemis, le catholicisme cesse d'être un danger pour l'État, une menace pour les minorités dissidentes; d'autant plus que les cultes rationalistes, qui s'organisent, lui font un sérieux contre-poids, en groupant la partie éclairée de la nation. Autour de la théophilanthropie, église déiste et civique, se rangent ceux des patriotes qui ont horreur des religions, mais qui ont besoin de
croire en Dieu. En dépit des railleries des catholiques, la nouvelle Église a prospéré rapidement; elle a conquis la bourgeoisie lettrée et tranquille; elle a pénétré dans certains départements, comme dans r Yonne, même dans les plus petits villages; elle a essaimé jusqu'à l'étranger. Même quand l'appui du pouvoir lui fait défaut, même quand elle doit lutter, après le 22 floréal an VI (11 mai 1798), contre la concurrence du culte officiel ou décadaire, elle réussit à se maintenir sur ses positions. A la veille du Concordat, elle était encore bien vivante et se réorganisait à la voix d'hommes considérables, comme l'économiste Dupont (de Nemours), un des chefs de l'école physiocratique, le financier Le Coulteux, un des futurs régents de la Banque de France, les poètes Andrieux et Marie-Joseph Chénier, l'écrivain à la mode Bernardin de Saint-Pierre, etc.
Obligés de vivre côte à côte, en concurrence continuelle mais pacifique, les différents cultes ont dû déposer une partie de leur fanatisme et adopter pour vivre des rapports de tolérance pratique. La loi leur donne en commun la jouissance des mêmes édifices. Aux heures fixées par les municipalités se succèdent l'un après l'autre l'office théophilanthropique et l'office réfraclaire, suivis ou précédés de la cérémonie décadaire. Sans doute, ce n'est pas toujours de bonne grâce que les différents cultes cohabitent dans le même local. Il arrive que les prêtres catholiques procèdent avec ostentation à des aspersions d'eau bénite pour purifier les places que quittent les théophilanthropes, et c'est le prétexte de gros mots et de disputes qui finissent chez le commissaire. Mais, par
contre, il arrive aussi que, dans certaines églises, comme à Saint-Germain-rAuxerrois, théophilanthropes et catholiques font si bon ménage qu'ils se servent du même autel! Les Français font ainsi l'apprentissage de la liberté religieuse.
Le nouveau régime a eu d'autres résultats heureux. Les fidèles, jusque-là complètement subordonnés aux prêtres, exclus de toute participation à la direction du culte, à plus forte raison à l'élaboration du dogme, sortent peu à peu de leur rôle elTacé. Depuis que l'État ne les subventionne plus, les prêtres sont obligés, pour vivre, de recourir aux souscriptions volontaires. Les voilà dans la dépendance économique des fidèles, dans la position — toute révérence gardée — de fournisseurs à l'égard de clients. Groupés en conseils d'administration — nous dirions aujourd'hui en associations cultuelles — chargés de recueillir et de gérer les fonds du culte, les fidèles choisissent leurs prêtres et, comme ils les paient, ils ne se gênent pas pour leur imposer certaines obligations, pour exiger d'eux des innovations dans la liturgie, dans la discipline, jusque dans l'enseignement. Dans le diocèse de Versailles, pour soutenir la concurrence des théophilanthropes, les prêtres constitutionnels sont obligés de dire la messe en français. Ils auraient perdu autrement une grande partie de leur clientèle. Dans certaines églises de Paris, occupées par les réfractaires soumissionnaires*, à Saint- Jacques-du- Haut-Pas par exemple, c'était l'assemblée générale des fidèles qui nommait les prêtres au suffrage uni-
1. Abbé J. Grente, Le culte catholique à Paris, de la Terreur au Concordat, Paris, Lethielleux, 1903, p. 22.
versel, et les femmes elles-mêmes étaient appelées à voter.
La rivalité des différents cultes, la propagande des théophilanthropes et des orateurs des cérémonies civiques officielles avaient eu encore ce résultat de détacher beaucoup de Français de toute idée religieuse et de jeter sur les cultes et leurs ministres comme un discrédit dont profitaient lÉtat et la tolérance.
Les témoignages sur l'incrédulité régnante sont innombrables. En voici quelques-uns de probants et de décisifs. Chaptal, qui fut ministre de rintérieur au| début du Consulat, et qui était par conséquent Thomme de France le mieux placé pour être renseigné, écrit dans ses Souvenirs :
« L'opération la plus hardie qu'ait faite Bonaparte pendant les premières années de son règne a été le rétablissement du culte sur ses anciennes bases. Pour bien juger de l'importance et de la difficulté de cette entreprise, il faut se rapporter à cette époque où la haine la plus acharnée et le mépris le plus profond pesaient sur le clergé '. »
Le préfet d'Indre-et-Loire, Pommereul, écrit à la veille du Concordat, le quatrième jour complémentaire an IX (21 septembre 1801), dans une lettre officielle :
« Le tiers de ce département est sans ministres du culte. Ce tiers paie exactement ses contributions, jouit d'une tranquillité parfaite et offre peut-être moins de délits que les deux autres tiers, où des