‹ La révolution et l'égliseChapitre 84 sur 92 · Le Correspondant du 10 novembre 1904, p · texte numérisé non relu

Le Correspondant du 10 novembre 1904, p

ques qui défendra aux prêtres de porter le costume ecclésiastique et les obligera à se vêtir de Thabit noir à la française. Ce n'était pas une mesure de vexation mesquine, c'était une mesure de précaution et de prudence destinée à soustraire leur caractère aux injures et aux violences.

N'oublions pas enfin que l'Institut, qui donnait le ton à la bonne société, était ouvertement antichrétien, surtout la classe des Sciences morales et politiques où siégeaient les idéologues.

La politique religieuse de la Révolution avait donc fait ses preuves quand Bonaparte y renonça. Elle avait mis l'État et la société moderne à l'abri des entreprises d'une religion dominante. Elle avait dissocié le catholicisme en trois groupes ennemis, provoqué la naissance d'églises rationalistes et développé dans le public une large indifférence.

La France demandait-elle à Bonaparte de revenir en arrière et de rendre au catholicisme reconstitué un caractère officiel?

Une réponse nette et précise est bien difficile à donner. Il y avait en ce temps-là plusieurs France. La France réfractaire, à part quelques intransigeants, applaudit à une initiative qui la surprit. La France constitutionnelle, heureuse d'être réconciliée honorablement avec Rome, ne fut guère moins satisfaite. Mais la France patriote se montra franchement défiante ou hostile. L'armée, alors si républicaine, les grands corps de l'État, peuplés d'anciens conventionnels, manifestèrent une vive désapprobation. Le cardinal Consalvi lui-même en témoigne dans cette lettre au pape du 2 juillet 1801 : « La guerre qui a

été suscitée pour empêcher cette réunion avec Rome est incroyable. Tous les corps de magistratures, tous les philosophes, tous les libertins, une très grande partie de l'armée sont très contraires. Ils ont dit en face au Premier Consul que s'il veut détruire la République et ramener la monarchie, cette réunion en est le moyen sûr. 11 en est consterné : Il est le seul ail fond qui désire celle réunion '. »

Bonaparte devra épurer les Chambres, joindre au Concordat les articles organiques et le règlement des cultes protestants pour obtenir la ratification du traité passé avec Rome.

Les preuves du mécontentement de l'armée et des patriotes abondent. On fit circuler une caricature représentant le Premier Consul se noyant dans un bénitier et les évêques le repoussant au fond à coups de crosse. Les généraux ne se rendirent au Te Deum, chanté à Notre-Dame, le 18 avril 1802, que contraints et forcés. L'un d'eux, le brave Delmas, interrogé par Bonaparte sur la cérémonie, ne put s'empêcher de lui lancer cette repartie qu'il paya cher : « Oui, c'est une belle capucinade. Il n'y manque que le million d'hommes qui se sont faits tuer pour détruire ce que vous rétablissez! » L'ambassadeur d'Autriche, Cobenzl, nous apprend que les soldats qui faisaient la haie avaient une attitude inconvenante « et se permettaient les propos les plus irréligieux - ».

Il faut donc se demander pourquoi Bonaparte, qui

1. Boulay (de la Meurthe), Documents sur la négociation du Concordat, III, 159.

2. A. Debidour, Histoire des rapports de VÉglise et de VÉtat en France au XIX* siècle, Paris, Alcan, 1898, p. 226.

était encore au début de sa dictature, passa outre à une opposition aussi manifeste et aussi générale? pourquoi il n'hésita pas à conclure ce Concordat qu'il était seul à vouloir, selon le mot de Consalvi? Il n'a pas dû se déterminer sans de puissants motifs. Ce n'est pas de gaieté de cœur assurément qu'il a pu rendre à l'Église catholique ce double et immense service, d'une part de faire cesser les schismes qui raffaiblissaient, et, d'autre part, de lui restituer son ancien empire sur la société.

Était-ce par piété ardente, par fanatisme? On l'a insinué parfois. On a rappelé qu'il parlait avec attendrissement de sa première communion et qu'il rêvait en écoutant la cloche de Rueil. Mais c'est vraiment bien mal le connaître ou faire preuve de trop de naïveté que de s'arrêter à cette supposition ! Il était marié civilement. Il ne pardonna pas à Joséphine la ruse par laquelle elle le força, la veille même du sacre, à régulariser son union devant l'Église. En Egypte, il honorait l'Islam et se vantait, dans ses proclamations, d'avoir vaincu le pape.

Singulier catholique qui s'affranchit toujours de toutes les pratiques, ne se confessa ni ne communia jamais, même à son lit de mort, serable-t-il! — La vérité, c'est qu'il considérait la religion, en homme politique et réaliste qu'il était, comme un simple moyen de gouvernement ou, mieux encore, comme une force de conservation sociale, comme une sorte d'assurance contre le vol et l'anarchie. Il disait à Pelet (de la Lozère) :

« Quant à moi, je ne vois pas dans la Religion le mystère de l'Incarnation, mais le mystère de l'ordre

social ; elle rattache au ciel une idée d'égalité qui empêche que le riche ne soit massacré par le pauvre. La religion est encore une sorte d'inoculation ou de vaccine qui, en satisfaisant notre amour du merveilleux, nous garantit des charlatans et des sorciers : les prêtres valent mieux que les Cagliostro, les Kant et tous les rêveurs d'Allemagne K »

Il tenait à Rœderer, son confident du 18 brumaire, le même langage : « La société ne peut exister sans l'inégalité des fortunes, et l'inégalité des fortunes ne peut subsister sans la religion. Quand un homme meurt de faim à côté d'un autre qui regorge, il lui est impossible d'accéder à cette différence, s'il n'y a pas là une autorité qui lui dise : Dieu le veut ainsi, il faut qu'il y ait des pauvres et des riches dans le monde, mais ensuite et pendant l'éternité le partage se fera autrement 2. »

Bonaparte pense donc, avec Voltaire, qu'il faut une religion pour le peuple ou plutôt pour les possédants. Pour lui, il s'en passe.

Faisons attention qu'au moment où il parlait ainsi, la bourgeoisie était encore sous l'impression toute fraîche du spectre rouge. C'étaient les lois de l'emprunt forcé et des otages, votées par les jacobins des Conseils, qui avaient préparé le 18 brumaire, mieux que toutes les intrigues de Sieyès. Comment Bonaparte n'aurait-il pas été convaincu que cette bourgeoisie, devenue conservatrice depuis que la Révolution l'avait comblée, ne serait pas longue à lui

1. Cité par Aulard, Histoire politique de la Révolution, Paris, A. Colin, p. 734.

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