‹ La révolution et l'égliseChapitre 85 sur 92 · Aulard, id · texte numérisé non relu

Aulard, id

pardonner le Concordat, qui choquerait peut-être ses habitudes d'esprit, mais qui, en tout cas, rassurerait ses intérêts? L'avenir montra qu'il n'avait pas fait un si mauvais calcul.

Mais Bonaparte avait d'autres motifs encore pour faire le Concordat. S'il voulait reformer l'union de tous les cathohques sous l'hégémonie de Rome, c'est qu'il comptait se faire payer cher ce service. Les catholiques étant la majorité de la nation, leur appui lui était indispensable pour faire durer sa dictature et la transformer en un régime normal. Il n'y a pas de trône possible sans autel. L'Église lui préparerait des sujets obéissants. Il craignait l'esprit démocratique et rationaliste des théophilanthropes et des idéologues. Il n'avait pas confiance dans le clergé constitutionnel, trop républicain à son gré. Il ne pouvait s'appuyer sur les groupes protestants trop peu nombreux. Seuls, les catholiques unis pouvaient donner à ses ambitions une base suffisante. Puis, le Concordat, en réconciliant la Révolution et l'Église, ôterait au prétendant Louis XVIII son meilleur moyen d'action. La Vendée serait pacifiée, la chouannerie enfin terminée. On bénirait dans toutes les chaumières le nom de Bonaparte.

Sans doute, l'opposition des patriotes était gênante, mais cette opposition, Bonaparte l'estimait au fond assez superficielle et il se disait qu'il en viendrait facilement à bout.

Essayer de faire servir la religion à la politique, — ce qui était son but en négociant le Concordat, — était-ce donc, au bout du compte, une pohtique si nouvelle et si scandaleuse? Les révolutionnaires

avaient-ils donc jamais rêvé d'un Étal proprement laïque? N'avaient-iis pas, au contraire, constamment cherché à subordonner l'Église et l'État, à amalgamer la religion et Tinstitution politique, pour le grand avantage de celle-ci ? Quand ils avaient rompu, — à regret, — avec le catholicisme, n'avaient-ils pas essayé de le remplacer par une religion nouvelle, officielle comme l'ancienne? Le Directoire, en instituant le culte décadaire, n'avait-il pas d'avance autorisé Bonaparte à restaurer une église d'État? Bonaparte pouvait se dire, jusqu'à un certain point, l'héritier, le continuateur des Constituants et même du Directoire. Qu'était-ce au fond que le Concordat dans sa pensée? Sinon une sorte de Constitution civile du clergé, plus habile que la première, parce que négociée avec Rome et pourvue de son estampille, une Constitution civile adaptée à une monarchie, mais laissant, comme l'ancienne, la haute main sur l'Église au pouvoir politique ; — il le croyait du moins et c'était à ses yeux l'essentiel. Quand Durand de Maillane, un des auteurs et des apologistes de l'œuvre religieuse de la Constituante, applaudissait au Concordat, ses éloges ne manquaient pas d'une certaine logique', et son approbation est peut-être la meilleure justification du dessein de Bonaparte.

En dépit des apparences enfin, la politique de Bonaparte n'était pas tellement opposée à celle du Directoire. Il avait été un moment, lors de Tolentino, où le Directoire, ce gouvernement impie, avait

1. Lettres inédites de Durand de Maillane, dans mes Contributions à Vhistoire religieuse de la Révolution,

entamé avec le pape, au sujet de la pacification religieuse, des négociations qui furent poussées assez loin. Qu'il fût question alors d'un Concordat ou seulement d'une entente partielle et temporaire^ le point est controversé et importe peu. Le fait est là. Le Directoire avait consenti à traiter avec le pape des affaires intérieures de la République î

Bonaparte aurait pu invoquer ce précédent qu'il connaissait mieux que personne, lui, le négociateur de Tolentino! Rendons-lui donc la justice qui lui est due. En se rapprochant de l'Église, il ne rompait pas, comme on le répète, avec la tradition révolutionnaire. Il n'y avait qu'une tradition révolutionnaire, elle ne consistait pas à affranchir, à séparer l'État de l'Église, mais à subordonner celle-ci à celui-là, et Bonaparte ne voulait pas autre chose ! Si les révolutionnaires lui firent tant d'opposition, prenons garde que ce fut moins sans doute pour des raisons de principe que pour des raisons d'opportunité. Ils craignirent que la réconciliation de la Révolution avec l'Église ne fût payée d'un prix trop élevé et que Bonaparte ne fût, en définitive, le mauvais marchand d'un marché prématurément conclu, et l'avenir prouva que leurs appréhensions étaient fondées. Mais ne leur prêtons pas des préoccupations de laïcité qui sont de notre époque et qui n'étaient pas delà leur!

Donc, au lendemain de Marengo, Bonaparte fit célébrer un Te Deum, « malgré ce qu'en pourront dire nos athées de Paris ». Il annonça au cardinal Martiniana, archevêque de Verceil, qu'il voulait faire cadeau au pape de 24 millions de Français. Pie VII,

ravi et surpris à la fois, accueillit immédiatement ces ouvertures et envoya à Paris d'abord Mgr Spina, puis son propre secrétaire d'État, Consalvi. Les négociations durèrent huit mois avant d'aboutir. Au fur et à mesure qu'il affermissait sa situation par ses victoires sur TAutriche et qu'il tenait davantage le pape à sa discrétion, Bonaparte augmentait ses exigences, ce qui retarda Taccord final. La victoire de Moreau à Hohenlinden, suivie du traité de Lunéville, eut raison des dernières difficultés et l'acte définitif fut signé le 15 juillet 1801. Ce n'est que sept mois plus tard qu'il devint loi de l'État par le vote des Chambres.

Bonaparte n'avait voulu que fortifier son autorité en France. Quels avantages lui donnait donc le Concordat ou plutôt quels avantages s'en promettait-il? D'un mot, il s'imaginait qu'il serait, par le Concordat et les articles organiques qu'il y ajouta, le maître de l'Église et par l'Église le maître des Français.

Il nommait les évêquesl Évêques réfractaires et évêques constitutionnels devaient donner leur démission, les premiers entre les mains du pape, les seconds entre les mains du premier Consul. Les constitutionnels s'exécutèrent de bonne grâce, mais une forte minorité des réfractaires refusa d'adhérer à une innovation si étrange, sur laquelle le droit canon était muet. Le pape passa outre à la résistance de la petite Église * et la place fut nette pour installer un clergé nouveau. Bonaparte, qui avait un profond mépris de l'humanité, se disait qu'il trouverait tou-

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