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tout ce qu â coutume de lui prêter une science, d'après elle, incomplète, l'ensemble de l'œuvre chrétienne n'en subsiste pas moins, et l'esprit général de cette œuvre est, nous le répétons, l'unique objet de cet essai.
Cependant, bien que la question qui occupe la critique exégétique soit étrangère au présent traité, on comprendra qup ijous nous y arrêtions quelques instants, non pour entrer, ici, et incidemment, dans cette polémique fort complexe, mais pour tâcher d'y saisir quelques traits qui serviront à paractéris^r de plus en plus l'idée chrétienne et le rôle 4^ TÉglise.
L'ensemble des monuments qui composent le fond historique du monde chrétien, et que l'Eglise conserve comme des monuments canoniques , quoique fort simple dans son esprit général et supérieur, est, par les points de vue qu'il embrasse, si vaste, si complexe, si compréhensif, si universel, que l'esprit humain, trop étroit pour saisir à la fois tant d'éléments divers, a dû nécessairement les diviser et les isoler dans ses contemplations. Dès l'origine, même sous la plume des disciples, des points de vue distincts se manifestaient. Mais la critique rationaliste devait surtout inévitablement voir le svslème chrétien par lambeaux. E;^clii§|it l'inspiration
L'ÊGUSB DEVANT t ÈXÉ6ÈSÈ. fïf
divine, elle ne pouvait admettre qU'uri homme, si éminent qu'il fût par le génie et la vertu, quelque intuition qu il eût des grandes choses et des besoins multiples des sociétés , conçût à lui seul, dans sa pensée, un plan embrassant tous les côtés de la nature humaine , et fournît, dun seul jet, tous les éléments de la vraie civilisation, en môme temps que les principes de la religion véritable et éternelle.
Aussi chaque critique a-t-il vu Tœuvre chrétienne à son point de vue unique et exclusif. Ces points de vue , fort divers , se réduisent à deux ordres d'idées très distincts :
Pour les mystiques , les- contemplatifs ou simplement les esprits absorbés dans la vie intellectuelle et peu préoccupés^ des destinées terrestres de l'homme, tout le christianism'e est dans une idée pure, abstraction philosophique' ou religieuse. Pour les hommes appliqués à l'étude des questions sociales, aux yeux desquels le principal intérêt des grands événements historiques est dans l'influence qu'ils ont exercée sur la marche progressive des sociétés temporelles, l'œuvre chrétienne est tout entière dans son côté social. C'est parti culièrernent à ce point de vue que se rapportent, par exemple, le livre de M. Fr. Huet, Le Règne social du christianisme, celui de M. Hubert Vallerôux, De VAsh sistance sociale et le Traité (^économie sociale^ de M. Ott.
nt LA RÉVOLUTION ET L'ÉGLISE.
Ces deux points de vue dominent toute la critique doctrinale, et aussi, il faut le dire, tous les travaux dexégèse entrepris sur les textes sacrés. Soit qu'on ait voulu demander à ces textes expurgés la doctrine chrétienne , soit qu'on ait voulu en faire surgir un portrait vivant du Christ, l'un ou l'autre de ces points devue est toujours l'objectif manifeste du savant ou de l'artiste. Quelque désir d'impartialité qui anime les exégétes, quel que soit le désintéressement scientiiSque qu'ils s'efforcent d'apporter dans leurs investigations et leurs confrontations, l'un ou l'autre de ces points de vue les domine, les entraîne, et fait apparaître à leurs yeux ou un christianisme purement religieux, ou un christianisme purement social, ou un Jésus mystique, ou un révolutionnaire proprement dit.
Et alors, dés qu'on a adopté l'un de ces points de vue, tous les textes qui semblent ne s'y pouvoir plier, deviennent par cela même suspects, et sont bientôt rejetés comme apocryphes par le travail de l'exégèse ; tandis que les textes qui le confirment sont soigneusement conservés.
C'est ainsi que le Christ mystique, le Jésus dont le « parfait idéalisme est la. plus haute règle de la vie détachée et vertueuse » et « a créé le ciel des âmes pures » (1), trouvant surtout
(1) M. E. Renan» pag. 44$.
L»ÉGLISB DEVANT LÉXÉGÈSE. «73
son point d'appui et son expression dans l'Évangile de saint Jean, les partisans de cet ordre d'idées, soit quant à la doctrine, soit quant à la personne de Jésus, bien loin de rejeter cet Evangile, y puisent avec une sorte de prédilection. M. Renan, par exemple, fort au courant pourtant des immenses travaux exégétiques de l'Allemagne, et n'ignorant pas que, dans ces derniers temps, c'était surtout l'Evangile de Jean qui avait été l'objet des plus vives attaques, celui dont l'authenticité était le plus contestée, en fait néanmoins un des principaux éléments de son œuvre synthétique de restauration de la personne du Christ (1).
(1) Les premiers efforts de la critique furent dirigés contre les Evangiles synoptiques. On s'attacha à faire ressortir des contradictions entre leurs textes, afin de démontrer qu'ils ne pouvaient émaner ni d'une même source ni d'une même inspiration. Pendant ce temps-là, le^ quatrième Evangile, conservé par. le sentiment universel comme l'œuvre de saint Jean, demeurait le vrai fondement du christianisme. Tant que ce monument restait debout, la critique radicale ne. pouvait atteindre son but. Aussi dut-elle bientôt retourner ses batteries. Ce futBretschneider qui, le premier, éleva des doutes sur l'authenticité, du livre attribué à l'apôtre Jean, et mit en avant l'hypothèse d'un philosophe guostique de l'école d'Alexandrie, comme étant l'auteur véritable, au milieu du deuxième siècle, du quatrième Evangile. » Bretschneider s'appuie sur les récits du quatrième Evangile, sur sa façon de traiter les Juifs en étrangers, sur la fausseté de plusieurs indications de lieux ou autres renseignements, pour soutenir que l'auteur était, non pas un apôtre, ni un témoin
27* LA KÉVCmUTION ET TÉGLISB.
H était naturel, ert sens inverse, que leS' écrivains préoccupés surtout du christianisme social, et qui mettent toute la mission de Jésus dans cette œuvre, fussent portés à chercher de préférence l'expression de l'idée chrétienne dans les synoptiques et particulièrement dans l'Évan-
oculaire, ni un juif né en Palestine, mais un chrétien sorti de la philosophie païenne. Les controverses dogmatiques auxquelles TEvangiie fait des allusions évidentes, semblent le dater du milieu du deuxième siècle; l'affînité avec le gnosticisme alexandrin, de la ville d'Alexandrie. L'objet de l'ouvrage était la défense du christianisme contre lés attaques des Juifs, et sa diffusion dans le monde hellénique, n (Stbâxtss, Nouvelle Fie de Jésus ^ t. I, pag. 114 et 115.) Mais cette tentative fut l'objet d'une telle réprobation dans le monde des théologiens, même les plus indépendants, que Bretschneider recula et abandonna sou hypothèse. (Ibid.) Elle ne put satisfaire, du reste, ni Schleiermacher et ses partisans, les Lûcke, les Hase, les Néander, ni toute la génération des penseurs sortis des écoles de Fichte et de Schelling, lesquels, tout en abandonnant les synoptiques, persistaient à considérer Jean comme l'auteur du quatrième Evangile. (Pag. 117.)' " Après cet eng^agement sans résultat, dit Strauss, l'Evangile de Jean parut plus inébranlable que jamais • (pag. 118), « et la défaveur s'attacha plus que jamais aux synoptiques. • (Ibid,) On sait avec quelle ardeur et quelle persévérance Strauss a repris l'œuvre de démolition des Evangiles, sans faire une exception pour le quatrième ; puis Baur complète cette œuvre, en attaquant plus directement ce quatrième Evangile. Ces exégètes ont entraîné à leurs conclusions négatives un grand nombre d'esprits, soit en Allemagne, soit en Fronce. Cependant quelques critiques, tels que Weisse, Schwdser et M*. BienaUj ont* essayé de faire, dans le quatrième Eviaugile, une part authentique,' une part apocryphe.
rÉGtISE DEVANT E'ÉXÉGÈSE. «B
de saint Mathieu , où ce point de vue semble dominer. Pour ces exégètes, le sort de Jean n'était pas douteux ; opposé d'esprit , suivant eux, à l'Évangile de Mathieu, il devait leur apparaître comme fait après coup et pour le besoin d'une cause Substituée à la pensée véritable de Jésus.
§ 3. — Le Mesfie théoorale de la tradition mosaïque, exprimé
par les Évangiles synoptiques.
Ce système d'un messianisme dont l'idée mère est la contradiction de l'Évangile de Jean, et en dément par cela même l'authenticité, est plus nettement que jamais' dégagé et accusé dans un dernier écrit de M. Fr. Huet, La Révolution religieuse au dix-neuvième siècle.
Le Jésus de M. Huet, comme celui de M. Peyrat (1), de M. Stap (2), et avant eux de Lessing (3), est un Messie juif, le Messie de la tradition mosaïque. Le peuple d'Israël avait conscience qu'il gardait, dans son décalogue, la loi morale, et dans sa constitution la loi démocratique, destinées à lui donner l'empire du monde en devenant le code religieux et social
(1) Histoire élémentaire et critique de Jésus, pag. 163, 171,
(2) Les Origines du christianisme, pag. 37 et suî^.
(3) Fragments c^un anonyme de Wol/enùuttel, 4^ édition de Berlin 1836 ; voir Le Râle de Jésus et des apôtres, par le D' J* M. Rabbinowick, pag. 12 et 13.
de rhumanité. « Une réforme sociale et politique, préparée par la vertu, par la sainteté, par le triomphe du monothéisme sur Kdolâïrie, opérée au profit du monde entier par Israël, le peuple privilégié, le fils chéri de Dieu, tel fut l'idéal (1). » « L empire du monde, que les Romains attendirent de leur supériorité civique et guerrière, les Juifs aussi se persuadèrent qu'il leur était réservé, et ils le revendiquèrent du droit de leur supériorité morale (2). »
Peuple initiateur, instrument du salut universel, il ne séparait pas, dans sa conception messianique, cette idée universelle de son rôle national. De même que son Dieu, en devenant le Dieu de l'humanité, ne cessait pas d'être son Dieu national, régulateur de sa religion et de son ordre politique et inspirateur des chefs chargés de le conduire, le Messie, attendu par lui pour l'accomplissement de cette immense révolution, devait être un chef national en même temps que le représentant du droit universel ; chargé d'opérer une révolution complète « à la fois morale, religieuse, sociale et politique (3), » il devait l'opérer en tant que fils de-David, roi
(1) Eb. Huet. La Révolution religieuse au dix-neuvième siècle f pag. 87.
(2) Idem, ibtd.
(3) Idem, ièid,, pag. 92.
L*ÉGLISÉ DEVANT L'EXÉGÈSE. «77
véritable du peuple juif et roi théocratique comme tous les rois d'Israël. « Le Messie, roi et prêtre par excellence, comme type d une nation de prêtres-rois, représente à la fois le peuple et Dieu ; il en réunit pour ainsi dire la double autorité (1). »
Le vrai Jésus historique serait , suivant nos derniers exégètes, la réalisation parfaite de ce messianisme judaïque. Jésus est « un patriote juif (2) ; » il aspire à fonder un royaume universel dans le plus haut esprit de justice et dans le sentiment de la fraternité des hommes en Dieu, mais un royaume terrestre proprement dit. Sans doute, « dans son âme naïve et profonde, il recueillitrhéritagereligieuxdesanciensprophètes, il remit en honneur Tisraélitisme spirituel, et le pratiqua avec cette élévation d'idées, cette tendresse de cœur dont le Psalmiste, Isaïe, Jérémie, Daniel, avaient donné des exemples (3) ; » mais ce fut en roi théocrate d'Israël qu'il voulut faire de cet israélitisme spirituel la loi universelle; c'est à dire qu'il conçut son œuvre dans le sens d'une révolution sociale et politique sous l'autorité d'un chef unique inspiré de Dieu (4).
(1) Fb. Hijet. La Révolution religieuse au dix-neuvième siècle, pag. 91.
(2) Idem, ibid,, pag. 92.
(3) Idem, ibid., pag. 107.
(4) Ibbh, iWrf., pag. 121.
m ^ LA feÉVOLUTION Et L'ÉGLISE.
Tel est leMôssie-roi, dont on pense que FÉvatngile de saint Mathieu aurait gardé la fidèle image (1). Or, pour ceux qui admettent cette donnée historique, il doit être de toute évidence que ce Jésus national, ce patriote juif, roi temporel et roi théocratique, n'a pu concevoir l'idée' d'une religion distincte de la constitution nationale; qu'il n'a pu vouloir fonder une Église, société universelle des esprits, indépendante des destinées sociales des divers peuples. En fait de religion, « il est historiquement certain que Jésus ne s'est point proposé de fonder un culte nouveau (2)„ » et qu'il s'en est tenu au culte national d'Israël (3).
C'est ce caractère de Messie théocrate que les apôtres, d'après ce système, auraient attribué à leur maître ; le royaume attendu par eux était un vrai royaume terrestre ; la palingénésie prédite^ far les prophètes, l'empire éterneï des saints, allait se réaliser par Jésus-roi ; et c'était au moment même et sous leurs yeux qu'allait s'opérer ce prodige d'une complète transformation sociale ; au lendemain même de la résurrection, le fils de l'homme devait se montrer sur les nuées du ciel pour prendre poss^sion du monde et inaugurer le règne de Dieu.
(1) HuET. La Révolution religieus&,'eUi, ,. pag. 46.
(2) Idxm, i6id., pag. 154.
(3) Idem, iôid,, pag. 108.
L ÉGLISE DEVANT L BIË^ËSB. 279
Cette conviction, ajoute- t-on, était si bien celle des apôtres, cette manière de comprendre le rôle du Messie était si bien cejle que Jésus avait voulu accréditer, quaprès sa mort, ses disciples gardèrent quelque temps la ferme confiance qu ils allaient le voir ^ppariaîtilB dans sa gloire. « C'est toujours un retour visible, prochain, sur les nuées du ciel, que Jésus fait espérer; c'est toujours un Messie juif, un roi théocratique d'Israël, une révolution ^ocio-le et politique, que la première comnjunauté chrétienne attend avec une impatiente ardeur (1). t»
§ 4. — Le Jéfof purement religieux, exprimé, oroit-oo,
par un Deutéro-^ean.
Ce Messie juif, ce Jésus roi théocratique, le seul prétendu historique, on l'oppose au Jésus de saint Jean et de saint Paul, lequel serait un Jésus purement religieux, « le roi de la vérité, un roi purement spirituel, comme il est un adorateur du père en esprit et en vérité (2), »le fondateur de la religion chrétienne, telle qu'on a fini par l'entendre, l'union mystique des âmes en dehors des relations temporelles dans les sociétés terrestres. Ce système, s'éloignant entièrement de la pensée du Jésus historique, aurait été imaginé quand l'événe-
(1) HuBi, La Révolution religieMse, etc., pag. 121,
(2) Idem, ibid., pag. 120.
m lA RÉVOLUTION Et L^ÊGLISÈ.
ment eut prouvé qu il fallait renoncer au retour promis et à la révolution sociale immédiate. Saint Paul en aurait eu la première idée : « reléguant dans lombre le messianisme judaïque, le pharisien Paul opéra la révolution qui devait fon der la religion chrétienne proprement dite (1 ) . » Saint Luc, « empreint de paulinisme, » auraif ménagé la transition à ce changement radical; puis, le prétendu saint Jean aurait consommé la révolution en systématisant l'idée nouvelle. « Un antijudaïsme complet se montre à découvert et triomphe dans l'Evangile de Jean (2). »
Ainsi ce dernier système, devenu et resté, pendant dix'.huit siècles celui de tout le monde chrétien, ne serait rien moins que l'antithèse du système enseigné par Jésus et fermement adopté par les apôtres. Il a suffi de quelques contradictions apparentes entre l'ÉvangHe de Mathieu et celui de Jean, de quelques textes secondaires difficilement conciliables, pour qu'on ait cru devoir rapporter ces deux grands monuments, traditionnellement indivisibles, à deux ordres d'inspiration parfaitement distincts et entièrement opposés !
Une fois placé entre ces deux systèmes contradictoires, et le premier Evangile étant tenu pour l'expression du véritable Jésus historique,
(1) HuET. La Révolution religietue^ etc., pag. 44.
(2) Idem, ibid., pag. 46.
L*ÊGLlâE DEVANt L EXÉÔÈSti. âSl
il était logique qu'on déclarât le quatrième Évangile dépourvu de tout caractère d authenticité. Ce monument ne serait dès lors autre chose que la création d'un auteur, resté inconnu, du deuxième siècle, homme de génie du reste, grand métaphysicien et politique consommé, fondateur réel du christianisme, à la place du Christ, et au moyen d'une audacieuse substitution de doctrine, dont ne se seraient doutés ni les contemporains, ni les nombreuses générations de chrétiens dans tout le monde civilisé. Cette explication proposée d'abord timidement par Bretschneider (1), puis retirée devant les protestations presque universelles qui l'accueillirent, se reproduit aujourd'hui dans des termes plus aflB^rmatifs et plus précis (2).
§ ft. ~ Conditions de cette hypothèse impoitibles à oonoevoir
Les oppositions exégétiques qui ont conduit à cette hypothèse d*un deutéro-Jean, sont souvent ingénieuses, et les conclusions qu'on en tire spécieuses; mais, quels qu'aient été nos efforts pour nous faire une idée de ce coup d'État radical, lequel se serait accompli dans la société chrétienne, sans qu'aucune trace soit restée ni de la personne de l'audacieux nova-
(1) Voy. plus haut, pag. 237, en note.
(2) Voy. M. F. HuBT, chap. m.