‹ La révolution et l'église (volume 2)Chapitre 115 sur 131 · II · texte numérisé non relu

II

28î LA RéVOLUtlON ET L'ÉGLISE.

leur ni de la secousse que dut produire cette révolution profonde, nous avouons que cette explication historique de l'établissement du christianisme nous semble cent fois plus difficile à concevoir que tout le merveilleux sur lequel repose le christianisme traditionnel.

Quel concours inouï de circonstances, quelles énormes difficultés ne faut-il pas accumuler pour une pareille hypothèse! Comment des détails d'exégèse ont-ils pu les dissimuler à des yeux pourtant bien sagaces, à un esprit bien pénétrant! Que nous montre-t-onî D'abord un Jésus roi des Juifs, se proposant de fonder un royaume humain, une théocratie, annonçant sa résurrection immédiate et son apparition sur les nuées, entretenant, jusqu'au dernier moment, ses disciples dans cette confiance ; ceux-ci puisant dans cette attenté du divin ressuscité avec lequel ils allaient régner sur le monde, leur ardeur apostolique et l'enthousiasme de leur foi; puis, tout à coup, l'événement démentant ces promesses, la tombe gardant sa proie, et ce prétendu roi de la terre et du ciel, qu'on devait revoir dans sa gloire, s'éteignant sous la loi commune à tous les mortels. . .

S'imagii)e-t-on un échec plus complet pour le maître, une déception plus absolue et plus amère pour les disciples? Et ceux-ci ne fléchissent ni dans leur foi ni dans leur dévoûment! Comment expliquer cette inébranlable confiance devant

L'£GLISB DEVANT L^BXÉGiÈSB. Jt83

leur rêve évanoui? On comprendrait que les complices d'un charlatan , sachant d'avance qu'il a fait .de la fantasmagorie pour se donner du -crédit, et s'étant prêtés à propager ses assertions mensongères, ne se fussent pas déconcertés en présence du démenti donné par les événements, et qtfils eussent poursuivi leur but en subtilisant et en s accrochant à toutes raisons, bonnes ou mauvaises. Mais la critique ne va pas toujours jusqu'à attribuer ce concert frauduleux à Jésus et aux apôtres. En faisant du maître un illuminé, on sauve sa sincérité parfaite; quant aux disciples, ils étaient simples, naïfs, sans instruction et sans malice. Il est inconcevable que ces hommes, ainsi désabusés et abandonnés, bien loin de se troubler et de se décourager, aient entrepris, au nom du Christ, avec l'ardeur, le dévoûment, et dans les circonstances que l'on connaît, l'œuvre qui en définitive a transformé le monde.

Mais cette énorme diJBGiculté n'est pas la seule, ni la plus grande, dans l'hypothèse historique dont il s'agit. Ce n'est pas le fait seulement qui a donné un démenti aux affirmations de Jésus ; .c'est le but qui a échoué, c'est l'entreprise capitale, le plan même exposé par le maître. 11 a fallu y renoncer après sa mort, puisqu'il ne pouvait plus être question de cette palingénésie judaïque, de ce Jésus ressuscité pour la réalisation d'uft rpywm^ ,uftivçï:seL O^ u\e^t dpw pius

l'œuvre imaginée par le Christ qui va s'accomplir ; c'est une œuvre entièrement différente.

Oui , le christianisme qui se serait établi, au nom du Christ, d'abord un peu vaguement, puis avec des caractères bien marqués dès le deuxième siècle, ce n'est pas le système que Jésus avait rêvé, mais un système opposé. Et pour qu'un fait aussi extraordinaire se produise, que faut-il supposer? Il faut supposer qu'un homme de génie conçoive un plan immense, magnifique, destiné à unir mystiquement les âmes dans l'idée religieuse la plus haute, la plus pure, la plus sainte, tel qu'aucun esprit n'en a conçu de pareil; puis, que ce génie incomparable, dont les recherches les plus savantes n'ont pu retrouver de traces , au lieu de se tnettre personnellement en scène et de parler en maître, exalte à sa place ce Jésus dont l'entreprise a échoué, qu'il s'empare de son nom et de sa personne, non pour lui emprunter sa pensée réelle, mais pour lui prêter la sienne propre, c'est à dire pour reconstituer un Jésus tout différent du Jésus qu'avaient connu les disciples ; il faut supposer que le novateur inconnu, exécutant son profond dessein « avec une audace, un habileté, une fermeté sans égale (1), » s'est appliqué à « contre-miner Thistoire de Jésus, » à refaire sa vie à neuf; qu'au moyen de

(1) Husi. La Mévoluiion reli^ieute, etc., pag« 172.

ces ingénieuses substitutions de faits et de doctrines se prêtant un mutuel appui, il est parvenu « à anéantir à sa source le judéo-christianisme (1), » à « effacer le caractère messianique ou socialiste de Jésus (2) » : prodigieuse élaboration d'où est sorti le quatrième Evangile; il faut supposer enfin que pour donner vraisemblance et crédit-à son œuvre, cet étrange révolutionnaire s'est imaginé, « ce qui est un coup de maître incomparable (3), » de l'attribuer au disciple biên-aimé. . . Et toutes ces choses : ces substitutions audacieuses, les actes de la vie de Jésus dénaturés, ses paroles détournées de leur sens , passant inaperçues , comme s'il n'y avait pas eu de témoins des faits racontés et d'auditeurs ayant religieusement recueilli l'enseignement du maître et des apôtres, à une époque où vivaient encore des disciples de saint Jean, tels que saint Papias et saint Polycarpe, ou tout au moins les disciples successeurs immédiats de ces derniers, tels que saint Irénée, lequel mentionne que ce fut à Ephèse que saint Jean écrivit son Évangile. Et c'est en faisant dire et faire à un homme tout l'opposé de ce qu'il avait dit et fait, en lui prêtant un système dont il n'avait pas eu la moindre idée, qu'un inconnu, resté vo-

(!) HuBT. La Eévolulion religieuse, etc., pag. 171.

(2) Idem, ibid.

(3) Ipem, ibid.

%8S LA iKÊYOLUnON Br tlËGLtSB.

lontairement dans Tombre, a opéré la plu-s profonde des révolutions et posé les bases de l'institution la plus imposante qui ait régné parmi les hommes... Un pareil ensemble de combiiiaisons hypothétiques est, pour nous, absolument inconcevable.

§ 6. — L^instinot supérieur des premier! chrétien* gardant avec un égal respect Tensemble des Évangiles.

Combien nous semble plus simple, plus sûr, et mieux fondé l'instinct universel de la famille chrétienne qui, dans les premiers siècles, voyant de haut les monuments évangéliques, et malgré les nuances diverses que le génie des auteurs leur avait imprimées, les rapportait à une même inspiration et y cherchait tous les aspects de ridée messianique. Ge n'était ni à Mathieu exclusivement ni à Jean que les premiers chréitiens demandaient la vie et la doctrine de Jésus, mais à tous deux ensemble. Sans en saisir alors clairement et pleinement la vaste synthèse et le but suprême, ils sentaient que tout, dans ces monuments, même sous d'apparentes oppositions, avait sa portée, son lien logique avec les autres parties du texte sacré et son prix pour les siècles à venir. .

C'est cet instinct supérieur qui distingua, au milieu des nombreux récits répandus à l'origine, les quatre Evangiles devenus canoniques, et qui consacra leur indivisible union dans la eohfiaiice

LTÈGUSB DEVANT L'EXÉGÈSE. «87

et l'admiration des peuples. Ce fait d'une commune adoption à l'origine et d'une fortune 'égale pendant de longs siècles a bien sa valeur historique; et il ne faut pas s'étonner que des esprits, habitués pourtant à quelque rigueur scientifique, y attachent encore une importance décisive, nonobstant quelques dijQïcultés de détails soulevées par l'exégèse.

Page 1