‹ La révolution et l'église (volume 2)Chapitre 116 sur 131 · LE MESSIANISME COMPLET · texte numérisé non relu

LE MESSIANISME COMPLET

Aujourd'hui comme aux temps de la primitive Église, le monde chrétien persiste à prendre la pensée du maître, non dans l'un ou l'autre des Évangélistes, mais dans l'ensemble de leurs écrits. Aujourd'hui comme alors, le Jésus qui se dégage des textes sacrés est le divin libérateur par lequel devait s'opérer la réconciliation de l'homme avec Dieu en même temps que le rachat temporel de l'humanité; c'est le Messie complet, embrassant dans sa double mission la destinée religieuse et la destinée sociale de l'être humain : la destinée religieuse, par la fondation immédiate de l'Eglise et par l'action directe de ses ministres sur les âmes ; la destinée sociale, par la transformation progressive des institutions temporelles sous l'influence civilisatrice des principes chrétiens.

§ l«r. — Double oaraotêre de la révolution ehrétieniie

Cette double révolution, surtout quant à ses effets sociaux, devait être l'œuvre lente et laborieuse des siècles, car il ne faut pas oublier que, sadressant à des êtres libres, Jésus veut les affranchir par la liberté. 11 propose sa doctrine à la libre adhésion des esprits ; et c'est à mesure que les hommes, convertis à l'Évangile, en feront volontairement la règle de leur vie individuelle et de leur vie collective, qu'ils réaliseront de plus en plus la justice et la fraternité dans leurs rapports sociaux (1).

Aussi le Christ se distingue-t-il entre tous les révolutionnaires et tous les réformateurs. Bien que son but soit à la fois social et religieux, il ne fournit pas à ses disciples, selon le procédé d'un Lycurgue, d'un Numa, ni même d'un Moïse, une constitution politique et un code de lois temporelles; il se borne à leur enseigner les vérités éternelles : qu'ils aiment Dieu ; qu'ils s'aiment les uns les autres ; le reste leur viendra par surcroît ; la pratique des vertus chrétiennes, aidée par l'action du temps et l'effort de la science, amènera progressivement le règne de Dieu sur la terre.

Voilà pourquoi la double pensée de Jésus,

(1) Voy. notre livre V Italie, t. I, pag. 31 et suiv.

laissant au temps et à raction libre des hommes une part considérable dans l'œuvre révolutionnaire qu'il venait accomplir, ne put être, au début, pleinement comprise par personne :

Ni parles représentants des pouvoirs humains, qui virent en lui le Messie dans le sens judaïque du mot, un roi proprement dit , un prétendant qu'il fallait frapper comme un séditieux, parce que ses aspirations vers la justice absolue et la fraternité universelle des hommes en faisaient le plus dangereux et le plus profond des révolutionnaires ;

Ni par le peuple juif qui, dans ce personnage si simple, si détaché des grandeurs de ce monde, dans ce représentant de la morale pure, du culte intérieur en esprit et en vérité, ne pouvaient reconnaître ce Messie royal tel que l'avaient popularisé les traditions vulgaires ;

Ni par les fondateurs de l'Église qui, saisissant particulièrement le côté religieux de l'œuvre de Jésus, dont la réalisation leur était confiée, perdirent trop vite de vue l'autre côté qui devait être l'œuvre lente du temps, de la science et des efforts humains.

Il faut être juste pourtant, les premiers chrétiens, s'ils n'eurent pas clairement la notion complète de l'idée messianique, en eurent, nous l'avons dit, l'intuition instinctive. Ils le prouvèrent lorsque, en même temps qu'ils fondaient l'Église, ils essayaient d'établir entre eux des

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rapports ternporels, selon les priocipes nouveaux de justice et de fraternité; tentative anticipée, mais qui est restée pour marquer , au point de départ, la double pensée du Christ, et pour la rappeler à tous les peuples et à tous les siècles. Si ce caractère un peu vague, laissé par le Maître sur l'ensemble et le double objet de la Révolution chrétienne, avait sa haute raison dans le respect des lois normales du développement libre des sociétés humaines, il dut inévitablement produire, parmi les interprètes de rÉvangile, des tâtonnements, des incertitudes, des malen-tendus et même des conflits. A me- ,sure qu'on s'éloigna de la source, on tendit à spécialiser les points de vue, les uns voulant un Christ exclusivement mystique, les autres uu réformateur social.

§ 8 — JUm théorîoieDs ^oiigouis portés à toinder FcBu^re

dlfétîeqne.

En fait, il est vrai, le double objet de l'idée messianique ne cessa jamais de se poursuivre ; le but religieux, par la permanence de l'Eglise universelle et l'ardeur dç son apostolat ; le but social, par l'action constante des principes évangeliques sur la vie temporelle des sociétés. Mais les théoriciens s'attachaient à jjaorcei.er l'idée chrétienne, selon les tendances diverse de l'esprit liuaiain ,

LiGLISË DEVANT L'EIÉGËSH. Î9l

îl n'ëtait pas danud, méuie aux disciples les pi as fidèles et les plus intelligents, d'embrasser d'un coup d'œil le vaste plan messianique et d'en saisir avec une égale évidence toutes les faces dont chacune correspond à l'un des besoins, intellectuels, moraux, sociaux ou religieux de l'humanité. Ceux-ci étaient plus frappés d'un côté de la doctrine; ceux-là d'un autre, suivant leurs aptitudes respectives, leur génie propre et l'objet particulier de leurs recherches.

C'est tout simplement ce qui explique les aspects divers qui se montrent dans les Évangiles, et dont on veut faire aujourd'hui des monuments contradictoires, et par là renverser la base historique de l'établissement de l'Eglise. Cette variété dans la manière d'envisager l'œuvre chrétienne, suivant le point de vue où l'on se place et l'application qui est faite de la doctrine, on la trouve non seulement aux origines de la fondation, mais à tous les moments de la vie de l'Église, entre les plus orthodoxes de ses docteurs. C'est toujours Marthe et Marie, Mathieu et Jean, saint Vincent de Paul et saint François de Sales, les pratiquées et les contemplatifs.

Si donc, au lieu de chercher l'esprit du christianisme et sa vraie formule dans l'ensemble des écrits et des actes de ces chrétiens illustres de tous les pays et de tous les siècles, on^ s^'at^-

Î9î U RÉVOLUtlON ET L*ÉGLISB.

tache exclusivement à quelqu'un des points de vue mis en lumière par les uns ou les autres, on tombera dans les mêmes erreurs qui ont égaré ' la critique moderne au sujet des Évangiles. L'ascète dédaignant les choses de la terre, ravi au septième ciel, sans souci du sort temporel de ses frères, et l'homme dont l'esprit et le cœur sont incessamment appliqués au soulagement de toutes les misères , ne pourront être considérés comme les représentants du même Christ et les apôtres du même Évangile.

C'est en prenant ainsi le christianisme par lambeaux, dans la pensée ou dans les actes individuels de ses interprètes, qu'on s'en fait une idée incomplète. Et comme le christianisme, mutilé de la sorte, ne peut rendre pleinement raison du prodigieux mouvement qui , sous son nom, transforme le monde depuis dix-huit siècles, il faut bien attribuer à quelque autre source certains éléments de cette civilisation, et supposer que les premiers chrétiens y ont habilement puisé pour compléter la conception imparfaite de Jésus.

§ 3. — L'ÉTangUe de taint Jean a-t-fl hellénîté le Cbrût?

Il n y a donc pas lieu de s'étonner, par exemple, que l'exégèse qui ne veut voir le vrai Jésus que dans les synoptiques, ait besoin, pour rendre compte de l'intégrale civilisation chrétienne.

L*ÉGLISE DEVANT L'EXÉGÈSB. à9S

d'imaginer un gnostique alexaûdrin, nourri de de l'esprit social et artistique de la Grèce, et composant l'Evangile supposé de Jean, dans le but de fournir l'élément hellénique à l'œuvre chrétienne. A ce point de vue, le deutero-Jean n'aurait fait autre chose qnhelléniser le Christ. « Nous sommes en plein dans les mœurs helléniques, nous avons dans le même personnage le Phédon et le Platon du christianisme. La première tradition n'offre rien de semblable (1). » « Jean eut l'honneur d'achever l'élaboration doctrinale du christianisme; il donna à la nouvelle religion quelque chose de la profondeur et de l'éclat du génie grec. Les illustres maîtres de l'école d'Alexandrie, les Clément, les Origène, marchèrent sur ses traces (2). »

Si l'on veut dire que le christianisme a pris partout ce qui appartenait légitimement à l'humanité, on est dans le vrai. Mais il faut ajouter que, s'il l'a fait, c'est parce que c'était dans son esprit et dans sa mission de le faire, non pour modifier, changer ou compléter le plan de Jésus, mais pour accomplir sa pensée, laquelle embrassait réellement luniversalité des intérêts et des aspirations des sociétés humaines.

Oui, l'hellénisme, en développant jusqu'à un degré de perfection incomparable certains côtés

(1) F. HuET. La Révolution religieuse, pag. 199.

(2) Idem, ibid,, pag. 224.

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