‹ La révolution et l'église (volume 2)Chapitre 121 sur 131 · II · texte numérisé non relu

II

ai8 LA REVOLUTION ET LBGLISE.

quer la prétendue tolérance des païens par le dogme de Yâme d^u monde, lequel, faisant de chaque partie de l'univers comme un membre vivant où cette âme était présente, devait conduire inditféremment au culte de toutes ces parties personnifiées et divinisées par Timagication des divers peuples, l'auteur d^e Y Esprit des lois termine son apologie de la douceur qui régnait dans le monde païen, par ces paroles : « Les hérésies, les guerres et les disputes de. religion y étaient inconnues ; pourvu quon allât adorer au temple, chaque citoyen était grand pontifç dans sa. famille (1). »

Ce « pourvu, quon^ allât adorer au temple » est merveilleux, quand il s'agit d'établir l'absolue tolérance des païejis ! Montesquieu, sur ce point, n'est pas allé suffisamment au fond des choses.

Le principe qui servait de base à toute org;anisation sociale dans le monde païen, étant le polythéisme, chaque peuple pouvait choisir ses dieux nationaux. Or ce choix n'était en aucune sorte la négation des divinités adoptées par les autres nations. Pourvu que le culte national fût respecté et rigoureusement observé, peu importait qu'à côté de cçs manifestations nationales,

(1) MoiïTESQUiEU, Grandeur et Décadence, pag. â&let 352.

LA TOLÊRÀN'CË CHÉi ifes PEUPLES PAÏENS. Slé

des hommages fussent également rendus a d'autres dieux, adoptés par d'autres peuples, mais dont l'existence simultanée ne portait nulle atteinte à l'existence des premiers.

D'ailleurs les Romains, profonds politiques en toute chose, eurent l'habileté de considérer autant que possible les dieux des peuples vaincus comme étant les mêmes, sous d'autres noms, que leurs propres dieux nationaux ; îl devait être bien rare que ces divinités étrangères ne se confondissent pas, par quelques points de ressemblance, avec les divinités de Rome; ce qui diminuait singulièrement les inconvénients de ces adoptions successives.

Du reste, il ne faudrait pas trop s'exagérer, même cette tolérance relative; quand les Romains avaient quelque- raison de considérer comme dangereuse l'intrusion de quelque^ divi-nités étangères, ils savaient bien les proscrire : <« Aristophane, le poète le plus enjoué de l'ancienne comédie, fait si peu de quartier aux dieux nouveaux et aux veilles nocturnes instituées à leur honneur- qu'il nous représente Sabazius, et quelques autres dieux étrangers (que des lois spéciales avaient proscrits) contraints de plier bagage, et de sortir de la Ville comme de malheureux bannis (1). f>

Les Grecs, moins hospitaliefrs que lés R'o-

(l) CicÉKONi Traiié des lois, pàg. 99.

3i0 LA RÉVOLUTION ET LËGLISB.

mains envers les divinités étrangères, étaient plus irrévérencieux envers leurs dieux nationaux. Leurs poètes, leurs philosophes, leurs écrivains, ne se gênaient pas pour composer toutes sortes d'histoires fabuleuses sur l'origine des dieux, sur leur nature, et même. pour plaisanter sur les actions qu'on leur attribue.

Mais, en y regardant de près, on voit que ces licences, inévitaMes chez ce peuple léger, ne pouvaient avoir grand danger. Les traditions ne donnaient-elles pas elles-mêmes les explications les plus bizarres et les plus variées sur l'origine des dieux et sur leur nature? Quelques détails nouveaux devaient être de nulle conséquence aux yeux de la foule ; d'ailleurs , comme il était convenu que les dieux avaient leurs faiblesses, leurs passions, leurs rivalités, leurs iiaines réciproques, leur existence enfin, afissi agitée que celle des créatures mortelles, personne ne se scandalisait de voir critiquer leurs actes.

Il en était tout autrement quand l'existence même des dieux était mise en doute ; là se retrouve l'esprit véritable de toutes les législations antiques ; là se pose la question de la tolérance chez les peuples païens. Or, sur ce point, ils furent également inébranlables ; ni leurs lois, ni

leurs mœurs ne firent jamais de concessions. C'est que nier leurs dieux, c'était renier la pa-^ trie y c'était renverser de fond en comble tout l'ordre social.

A Athènes, quand un fait de cette nature se produisait, les magistrats étaient impitoyables ; et, dans ce cas, tout citoyen pouvait se porter accusateur et dénoncer le coupable devant le tribunal des archontes, qui introduisait la cause à la cour des héliastes. Le même intérêt de conservation du culte national avait dicté les peines les plus sévères contre ceux qui avaient révélé les mystères.

Le poète Eschyle, accusé d'avoir, dans une de ses tragédies, révélé la doctrine des mystères, eut grand peine à se faire acquitter ; le peuple, comptant sur sa condamnation, attendait que la sentence fût rendue pour le lapider.

Diagoras de Mélos, pour le même crime, et aussi pour avoir nié l'existence des dieux, fut condamné à mort. Il en fut de même de Protagoras qui avait écrit : « Je ne sais s'il y a des dieux ou s'il n'y en a point. » « Prodicus de Céos fut condamné à boire la ciguë, pour avoir avancé que les hommes avaient mis au rang des dieux les êtres dont ils retiraient de Futilité, tels que le soleil, la lune, les fontaines, etc. (1). »

(1) CicékOn, de la Nature des dievx^ liv. i, chap. xlii.

u. ri.

3» U RÉYOLUTION FT L'ÉGIISB.

Le sacrilège était aussi frappé des peines les plus sévères. Alcibiade fut proscrit et maudit sous Vaccusation d'avoir célébré les mystères de Cérès dans des maisons particulières. En ce point, les fautes les plus légères entraînaient de terribles conséquences : on vit des exécutions capitales pour un arbrisseau coupé dans un bois sacré, pour la mort d'un oiseau consacré à Esculape ; un jeune enfant, qui avait ramassé une feuille d'or tombée de la couronne de Diane, fut mis à mort.

Ce qu'il importe enfin de ne pas oublier, c'est qu'aux yeux des païens, le dogme de l'unité divine équivalait à l'athéisme, puisqu'il impliquait la négation de leurs divinités nationales; de toutes les doctrines, c'était la plus subversive de leur ordre social. Aussi la proscrivaient-ils avec la même sévérité que l'athéisme proprement dit : Anaxagore, qui admettait une intelligence suprême, ne put être sauvé que par le crédit et les larmes de son ami Périclès ; sans quoi, il allait être condamné et lapidé comme athée. Tout le monde connaît la mort de Soçrate.

Les Romains, si disposés à peupler indéfiniment leur olympe, ne firent jamais grâce au Dieu unique. C'est pourquoi ils proscrivirent avec tant de persévérance la religion juive, puis celle du Christ.

Les empereurs romains eurent tout intérêt à maintenir ce système ; aux considérations d'or-

LA TOLÉRANCE CbEZ LÈS I^EUPLESt PAÏENS. H9

dre social qui tenaient à l'esprit môme Se la constitution nationale, s'ajoutaient pour eux des motifs personnels d'hostilité contre ce dogme de l'unité divine : ayant absorbé tous les pouvoirs dans ses mains, l'empereur était en môme temps le grand-pontife; par suite, tout crime commis envers sa personne, même la plus légère désobéissance, devint un sacrilège. Bientôt même, s'enivrant de leur toute-puissance, les empereurs en vinrent à se faire rendre les honneurs divins, même de leur vivant.

Certes, tous ne devaient pas prendre au sérieux ces cérémonies destinées à abuser la foule; et l'on ne peut expliquer certains de leurs actes que par la folie ou par une passion aveugle exaltée jusqu'au délire: tels que l'exemple de Caligula se faisant adorer et ordonnant que sa statue fût placée dans le temple de Jérusalem, puis, après la mort de son infâme sœur Drusille, faisant mettre celle-ci au rang des Dieux ; et l'exemple d'Adrien élevant des statues à son favori Antinous. Mais le fait en lui-môme d'un empereur ou d'une créature quelconque mise au rang des dieux n'était pas une monstruosité aux yeux des Romains. Aussi, après la mort d'Auguste, suffit-il, pour lui faire rendre les honneurs divins, que sa veuve Livie trouvât un sénateuf du nom de Numérius Atticus qui, moyennant une somme d'argent, jura qu'il avait vu l'âme d'Auguste monter au ciel; de môme

3Si U RÉVOLUTION ET L'ÉailSE.

que Proculus avait vu monter au ciel Tâme de Romulus. Cette cérémonie se renouvela à la mort de chaque empereur, sous le nom fameux de l'apothéose, et la mise en scène se terminait par l'ascension d'un aigle qui était censé emporter au ciel l'âme de l'empereur.

On comprend qu'une société où les grands de la terre avaient le privilège de se distinguer du vulgaire au point de prendre rang parmi les immortels, ne pouvait avoir de place pour cette religion du Christ qui, après avoir chassé du ciel le troupeau des divinités mythologiques, proclamait l'humanité tout entière une seule et même famille de frères sous la loi d'un dieu unique ou plutôt d'un père commun. La tolérance, si vantée et si mal comprise du peuple romain, trouvait ici sa pierre d'achoppement. Les apôtres du dieu unique furent violemment repoussés ; et c'était logique.

Tous les peuples païens usèrent des mêmes rigueurs envers les chrétiens, même les peuples de l'extrême Orient, tels que les Japonais, les Siamois, les Kalmouks, lesquels, ainsi que Montesquieu en fait la remarque, poussaient la tolérance ou plutôt l'insouciance en matière religieuse, jusqu'à croire toutes les religions en

elles-mêmes indifférentes (1). Il faut dire que Montesquieu ajoute : « Ce n'est que comme changement dans 'le gouvernement qu'ils craignent rétablissement d'une autre religion. »

Tout est dans cette observation dont l'illustre auteur n'a pas vu toute la portée. La vraie raison de cette hostilité instinctive et universelle du monde païen contra la religion du Christ, c'est que cette religion venait accomplir la plus profonde des révolutions en changeant radicalement la notion des droits de l'individu dans le corps social. A ce compte, elle ne relevait pas seulement l'individu écrasé sous le despotisme des empereurs romains ; elle bouleversait tout l'ordre social antique, où, même les peuples appelés libres ne connaissaient ni la vraie liberté politique, ni la vraie liberté sociale.

Après les explications qui précèdent, on comprendra mieux ce que nous avons entendu dire par ces mots écrits au début de ce chapitre : « Dans les sociétés païennes, tout l'homme était dans le citoyen. » Au point de vue du droit antique, l'être humain, pris en lui-même, avec sa valeur native, avec des droits venant de sa nature, était comme n'existant pas; on n'avait nulle idée de ce que la Révolution française a appelé les droits de ï homme. On ne connaissait que Yêtre social^ c'est à dire le personnage juri-

(1) MoniESQtJiEtJ, Esprii des lois, liv. xxv, chap. xv.

3i6 LÀ RÉTOLUTION ET LÉGLISE.

dique faisaiit partie d'un corps national où là loi lui assignait son rang et déterminait son rôle ; personnage de convention sous lequel disparaissait entièrement l'être primordial, et qui n'avait de valeur, de dignité, et pour ainsi dire de raison d'être qu'en vertu de cette création nationale.

Or, la loi, qui n'était en réalité que l'intérêt du plus fort déguisé sous le nom de raison juridique, ne se contentait pas de définir et de classer les citoyens , elle en déterminait le nombre. En dehors de ce petit cercle d'individus ayant une existence légale, tout le reste était comme n'étant pas ; dans cette foule d'exclus, l'homme perdait mênie son nom, il était une chose. Pour ceux-là, il ne pouvait être question de liberté à aucun titre.

Mais les citoyens eux-mêmes, tenant tous leurs droits de la loi, ne pouvant se livrer aux divers objets de l'activité humaine, industrie, négoce, arts de toute sorte, que dans la mesure et selon le rang que leur avait attribués l'organisation de leur pays, ne possédaient pas la véritable liberté sociale. La liberté proprement dite était tellement incompatible avec ce régime, que pour en conserver le mot, il avait fallu en dénaturer le sens. Ce qu'on s'habitua à appeler la liberté n'était autre chose que la part que prenait le citoyen à l'exercice de la souveraineté politique. Quand la souveraineté, au lieu de résider dans

une seule personne ou dans quelques-unes, résidait dans tous les membres de la cité, comme à Athènes, ou comme à Rome après l'expulsion des rois, l'État était appelé un Etat libre. Contribuer à faire la loi , c'était être un citoyen libre. Telle était la plus haute et la seule conception de la liberté dans le monde païen.

Quant à croire qu'il y eût dans l'homme quelque élément que la loi ne pût atteindre, en d'autres termes que, si l'homme, par un côté de sa nature appartient à la société temporelle, par un autre côté, le plus noble de son être, il s'appartient à lui-même et ne relève que de sa conscience, le paganisme ne s'éleva jamais à une pareille notion. On a vu que, bien loin de faire du sentiment religieux un objet sacré et inaccessible à la loi humaine, le droit national s'en emparait pour le dominer et le régler, au même titre qu'il réglait les intérêts de l'ordre politique. L'idée du droit intime de la conscience n'est apparue dans le monde qu'avec le christianisme; et il a fallu dix-huit siècles pour qu'elle s'en dégageât dans sa simplicité et sa plénitude.

Cette grande révolution libérale était tout entière dans cette parole de. Jésus- Christ : «f Rendez à César ce. qui est à César et à Dieu

3Î8 LA RÉVOLIÎTION ET L'ÉGnSE.

ce qui est à Dieu. » Mais, à Torigine, on n'en saisit pas la portée radicale ; on ne la comprit, nous l'avons montré, que dans le sens de la distinction et de l'indépendance respective des deux pouvoirs.

C'était déjà une innovation d'une importance considérable, qu'à côté de la société temporelle, fût créée une société religieuse distincte où les hommes entraient par une adhésion volontaire et où les lois humaines ne pouvaient plus les atteindre pour ce qui était de leurs croyances religieuses. Mais, habitué qu'on était aux régimes païens où la politique et la religion avaient été si intimement unis, on ne sut pas voir que cette révolution impliquait non seulement l'indépendance de l'autorité nouvellement instituée, mais aussi et surtout l'indépendance absolue de l'individu, vis-à-vis de tout pouvoir, en matière religieuse, en un mot, que l'homme, sur ce point, relevait, non de la société, non d'un droit national quelconque, mais de sa conscience.

Aussi, quand les gouvernements cessèrent de persécuter les apôtres de la nouvelle religion, et qu'fe les princes se convertirent au christianisme, les deux pouvoirs s'empressèreiit-ils de faire alliance; et, dans cette alliance, ni les princes, ni les chefs de l'Eglise ne s'inquiétèrent des droits de la conscience individuelle à sauvegarder. Les uns et les autres ne songèrent qu'à

remplacer dans l'Etat rancien culte par le nouveau, les premiers pour en faire un instrument de domination politique, les seconds pour lui donner, par lappui du bras séculier, une puissance et un prestige de plus sur les masses.

Les évêques qui avaient tant parlé de la liberté des âmes pendant la période des persécutions, montraient maintenant qu'ils n'entendaient cette liberté que dans le sens du pouvoir qui leur avait , été conféré de commander aux consciences; ce pouvoir, ils continuèrent à le maintenir énergiquement vis-à-vis des gouvernements humains. S'ils se concertèrent avec les princes pour écraser l'individu sous le double despotisme de l'Église et de l'État, dans le double but, pensaient-ils, de servir à la fois les intérêts delà religion et ceux de l'ordre social, ce fut toujours à la condition qu'eux seuls auraient le droit de définirles vérités religieuses, les princes se bornant à recevoir de leurs mains ces vérités, pour les faire régner dans leurs États respectifs.

Si donc nous avons dû rappeler que, par le fait même de son existence comme société spirituelle indépendante, l'Église a sauvegardé le principe essentiellement chrétien de l'incompétence religieuse des pouvoirs humains, nous n'oublions pas qu'en mettant sa doctrine sous la protection du glaive temporel, elle a rendu illusoire à l'égard de l'individu la révolution libérale de

Page 1