LIVRE DIXIÈME
OBJECTION RELATIVE A LA RACINE DES POUVOIRS HUMAINS. — LE DROIT NOUVEAU EST-IL LA RÉVOLTE DE l'hOMME CONTRE DIEU?
Nous avons démontré que, dans le système de rincompéterice religieuse de TÉtat et de la séparation du spirituel et du temporel, la religion ne cesse pas d être la base de la société. Mais une objection analogue nous est adressée en ce qui concerne la racine et la légitimité des pouvoirs humains. « Si l'Etat, dit-on, ne fait profession daucun culte, s'il reste étranger à toute idée religieuse, quelle sera la source de son pouvoir? Que devient le fameux principe chrétien que tout pouvoir vient de Dieu? Sans Dieu, où est la racine du pouvoir social, où est sa légitimité? Constituer TEtat en dehors de la religion, n est- ce pas déclarer que l'humanité se suffit à elle-même, que les pouvoirs humains ont en eux-mêmes leur racine? N'est-ce pas
n LA RÉVOLUTION ET L'EGLISE.
substituer le droit humain au droit divin, la souveraineté humaine à la souveraineté divine? Ce système, en un mot, n'est-il pas la révolte de rhomme contre Dieu? » « L'ancienne société, dit un évoque, était établie sur la souveraineté de Dieu; pour faire un monde nouveau, il n'y eut qu'à lui donner pour fondement la souveraineté de rhomme (1). »
Assurément, dans la pensée de quelques novateurs, tel est bien le sens du droit moderne. Le pouvoir souverain transporté de Dieu dans l'homme, tel est aussi le sens de quelques formules et de quelques actes des gouvernements qui se sont succédé dans la grande période révolutionnaire. Oui, il s'est trouvé, dans l'histoire de notre pays, une époque où quelques hommes, voulant réagir contre lancien ordre théocratique , ont prétendu chasser Dieu du gouvernement des sociétés, et, croyant atteindre le principe de tout despotisme à sa source, ont rêvé un système qui n'est que le renversement des lois de la vérité et de la justice.
Mais est-ce bien au milieu des orages révolutionnaires qu'il faut aller chercher des définitions? La France, interrogée en ces jours de vertige, vous fera, par les actes de ses représentants, les réponses les plus contradictoires et les plus extrêmes. Dans ces moments de surex-
(1) Mgr Faybt, Lettre pastorale, pag. 9.
RACINE DES POUVOIRS HUMAINS. - ORJECTIONS. n
eitâtîon et d'impatience aveugle, où les systèmes étaient culbutés les uns sur les autres, les passions en délire renversaient le lendemain ce qu elles avaient édifié la veille. Mais, à travers ces vicissitudes, ces violences, ces injustices, nest-il pas possible de distinguer un mouvement émancipateur, légitime en soi, dès longtemps préparé au sein des masses, précipité un moment au delà du but par une impulsion désordonnée, mais reprenant bientôt son cours naturel, pour assurer à la France et à toutes les nations civilisées des institutions normales qui donneront satisfaction aux droits des peuples, tout en respectant les droits de Dieu sur les consciences, sur les destinées morales des sociétés et sur l'exercice de tout pouvoir humain? Si nous ne pouvons ici faire un traité sur la souveraineté politique dans le droit moderne, nous devons du moins la définir et la caractériser suffisamment pour qu'il ne reste pas de doute sur l'injustice de l'objection qui est faite à notre système en ce qui touche la nature et l'origine de cette souveraineté politique. On verra que, sur cette question encore, le droit moderne est entièrement conforme au droit chrétien ; que la révolution, bien loin de porter atteinte au principe évangélique concernant l'origine des pouvoirs humains, a rétabli dans sa pureté ce principe longtemps altéré et compromis, soit par les tendances théocratiques, soit par les
exagérations des avocats de la monarchie de droit divin.
Pour se faire une juste idée des changements qui se sont opérés, dans les temps modernes, à l'égard du principe de la souveraineté temporelle, il faut considérer ces changements à deux points de vue : P au point de vue de celui ou de ceux en qui réside la souveraineté ; 2^ au point de vue des objets que cette souveraineté embrasse.