‹ La révolution et l'église (volume 2)Chapitre 66 sur 131 · II · texte numérisé non relu

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et SOUS l'empire de quelles préoccupations, se manifesta la pensée des premiers disciples du Christ et du Maître lui-même sur la nature et l'origine du pouvoir politique. On sait quelles étaient les traditions du peuple juif au sujet de l'œuvre que le Messie devait accomplir ; ce règne de Dieu, annoncé par les prophètes, n'était, aux yeux d'un grand nombre, autre chose que la fondation par le Christ d'un véritable royaume terrestre (1), sous le gouvernement direct de la Providence divine, représentée par un sacerdoce omnipotent. Cette façon, assez généralement accréditée, d'entendre le rôle de Jésus, fut pour beaucoup dans les alarmes que son avènement causa aux représentants du pouvoir établi et de l'ordre politique ; ils voyaient dans le Christ un prétendant à la royauté proprement dite.

C'est pour mettre un terme à cette erreur capitale que Jésus-Christ répond à ceux qui l'interrogent : Mon royaume n'est pas de ce monde; et ensuite : Rendez à César ce qui est à César.

C'est dans la même intention de placer le pouvoir politique et tout l'ordre temporel dans une sphère distincte et indépendante de la société spirituelle fondée par le Christ, que saint

(1) Voy. M. F. Htjei. La Révolution religieuse au dia-neu^ vième siècle, liv. il, chap. iij M. A. Peyrat, Histoire élémentaire et critique de Jésus, pag. 163, 169, 171, 172 et suiv. ; le d' J. M. Rabbinowick, le Rôle de Jésus et des apôtres, p. 12 et 13.

Paul professe sa célèbre maxime : tout pouvoir vient de Dieu, Ce qui signifie que tout pouvoir politique, pourvu qu'il se trouve dans les conditions normales que comporte l'organisme des sociétés humaines, est en lui-même légitime et s'exerce au nom de Dieu, sans qu'il tienne ni son institution ni sa consécration des ministres de la religion.

En d'autres termes, la société temporelle a en elle sa raison d'être ; elle n'a pas à emprunter ses droits et son pouvoir à une autorité religieuse quelconque; elle les tient directement de celui qui, en destinant les hommes à vivre en société, a investi ces sociétés de tous les droits et de tous les pouvoirs sans lesquels une société ne peut ni fonctionner ni se concevoir. Des lois,> un gouvernement, et des sanctions, c'est à dire l'application de la justice, entrant nécessairement dans la constitution et dans le fonctionnement de ces sociétés, lois, gouvernement, sanctions sont par cela même légitimes et obligatoires, sans que l'ordre religieux y fournisse le moindre élément.

Qu'on le remarque, la maxime chrétienne ne proclame pas seulement l'indépendance de l'autorité sociale vis-à-vis de l'ordre religieux; en même temps elle place la racine de cette souveraineté en Dieu. Si, d'un côté, elle avertit les chefs de l'Eglise que le pouvoir politique est et fonctionne en dehors d'eux, de l'autre, elle rap-

pelle à ce pouvoir que ses droits, il ne les tient pas de lui-même, mais de Dieu en qui réside la source de toute souveraineté : double avertissement, nécessaire à la fois pour tracer aux ministres du culte une limite infranchissable, et pour apprendre aux chrétiens qu'ils doivent obéissance à lautorité temporelle, aussi bien instituée de Dieu, dans son ordre, que l'autorité religieuse dans le sien. Et, cette institution divine étant indépendante de Tordre religieux, l'obéissance lui est due, que les représentants de ce pouvoir soient ou non soumis à la reli* gion véritable.

Ainsi éclairés sur les droits propres de l'autorité politique, les chrétiens ne pourront plus se méprendre sur l'étendue de leurs devoirs religieux; ils sauront que ces devoirs sont distincts de leurs devoirs sociaux. Pourvu que le chrétien soit respecté dans sa foi, il reste tout entier à sa patrie ; citoyen, il ne doit pas compte à l'Église de ses actes politiques, car l'Église est la première à lui enseigner que l'ordre temporel n'est pas son domaine, et que ce n'est pas d'elle que l'autorité nationale tient son pouvoir. Sachant que ce pouvoir représente une société complète dans ses éléments propres et souveraine dans son ordre, sachant de plus que cette souveraineté nationale a directement sa racine en Dieu, il n'a pas à se demander si ce pouvoir est ou non un pouvoir chrétien; il s'y soumet

parce qu'il est le pouvoir social, parce que, nous le répétons, il tient son droit de commandement de celui qui a établi les conditions normales des sociétés humaines.

On comprend maintenant pourquoi cette maxime, tout pouvoir vient de DieUy nous l'avons appelée une maxime antithéocratique. Cette maxime, en réalité, contient toute la doctrine chrétienne sur l'origine et la nature du pouvoir temporel ; elle implique à la fois : P le principe de la séparation du spirituel et du temporel; 2^ l'indépendance du pouvoir politique vis-à-vis de toute autorité religieuse; 3^ l'origine divine de ce pouvoir.

Par ce dernier point, la doctrine chrétienne se distingue des systèmes qui, non seulement proclament l'indépendance de ce pouvoir vis-àvis de la religion, mais qui suppriment tout rapport de ce pouvoir avec Dieu. On nous permettra d'insister sur ce côté capital de la doctrine chrétienne et sur le sens précis du principe : tout pouvoir vient de Dieu.

§ 3. — Vrai sent de lA doctrine chrétienne sur la racine

des pouvoir! humains

Le christianisme dit : Ce n'est pas assez de déclarer que les sociétés humaines possèdent en elles-mêmes tous les éléments qui constituent l'organisme et la vie d'une nation, particulière*-

ment cet élément essentiel appelé le pouvoir politique ; il faut ajouter que ce pouvoir n'est un vrai pouvoir, c'est à dire ayant le droit de commander, qu'en tant qu'en fonctionnant il agit au nom de celui qui est réellement et seul souverain, dans le sens absolu du mot, parce qu'il est créateur et ordonnateur suprême. Celui-là seul qui, en créant un être ou une collection d'êtres, famille ou espèce, lui assigne les lois de sa destinée, a le droit de commander, sous peine de sanction, l'accomplissement de ces lois. En d'autres termes, le droit déjuger suppose le droit de commander ; le droit de commander suppose une volonté supérieure et maîtresse; et cette volonté maîtresse, en qui résiderait-elle, si ce n'est en l'auteur même de la loi qu'il s'agit d'exécuter? Dieu étant l'auteur premier des lois qui régissent tous les êtres, a seul, en réalité, le droit de commander et de juger. Il est seul souverain; toute autre souveraineté émane de lui.

A ce compte, nul être créé n'a un droit de commandement quelconque sur un autre être. L'homme, en soi, n'a rien à commander à l'homme. Être créé, contingent, n'étant pas l'auteur de sa propre destinée, ne possédant point, par conséquent, un droit absolu sur luimême, celui, par exemple, de se donner la mort, moralement tenu, au contraire, de respecter en lui les lois de sa propre nature, telle qu'il l'a

reçue du Créateur... comment aurait-il un droit intrinsèque, une autorité proprement dite sur son semblable ou sur toute autre créature?

Ce qui est vrai de chaque homme est vrai de toute collection d'hommes. Une société humaine, être collectif, constitué suivant certaines lois naturelles, et incessamment appliqué à les perfectionner, n'a aucun droit intrinsèque de commander l'accomplissement de ces lois et de punir ceux qui -les enfreignent. Il ne suffirait pas d'invoquer le droit de la défense résultant de l'instinct de la conservation : l'animal a l'instinct de la conservation et il se défend ; et l'idée de souveraineté reste étrangère à cet ordre d'opérations. L'homme individu a le même instinct de la conservation et le même intérêt à se défendre; et, bien qu'ayant de plus que l'animal la raison et le sens moral, cet intérêt de la conservation ne lui donne aucune autorité souveraine sur un autre homme. De môme le corps social ne peut pas puiser un droit souverain dans le besoin et l'intérêt de la conservation.

Si donc les sociétés humaines possèdent à un degré quelconque la puissance souveraine, elles la tiennent, comme tous les éléments essentiels de leur organisme, du souverain suprême et absolu. C'est au nom de cette suprême autorité que le pouvoir social commande et sanctionne ses commandements; l'homme ne commande et

ne juge qu'au nom de Dieu. En d'autres termes, tout pouvoir social vient de Dieu.

Tel est le principe chrétien sur la racine des pouvoirs humains, et, plus généralement, sur la souveraineté des êtres contingents. Ce principe est absolu, nécessaire, invariable, indépendant des formes de gouvernement et des constitutions sociales. Ces formes et ces constitutions peuvent varier, les républiques succéder aux monarchies, l'exercice de la souveraineté politique peut passer du monarque aux délégués de la nation, toujours cette souveraineté humaine a sa source dans la souveraineté divine, et s'exerce en son nom.

Voilà pourquoi le christianisme, s'élevant à l'ordre des vérités absolues et immuables, a dû affirmer ce principe fondamental, tout en s'abstenant d'intervenir dans les questions relatives et contingentes sur le gouvernement des sociétés temporelles. Aussi les chrétiens, divisés sur ce dernier ordre de questions, sontnils unanimes quant à la racine divine des pouvoirs humains.

Ce qui précède sur le rôle de l'élénaent religieux datis les sociétés libres et sur la vraie source du pouvoir politique, rend facile la question de savoir si le droit moderne, tel que l'a fait la Révolution, confirme ou contredit sur ce point la doctrine du christianisme.

On a cru voir une contradiction, entre le droit moderne et le droit chrétien, dans ce fait

qu'à côté du principe de la souveraineté nationale a été placé celui de la séparation du spirituel et du temporel. Cette coïncidence est, diton, la preuve que la Révolution entendait bien ce principe de la souveraineté du peuple dans le sens de la révolte de l'homme contre Dieu, de la substitution de la souveraineté humaine, à la souveraineté divine. — C est le contraire qui est la vérité.

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