CHAPITRE IV
LA DÉMOCRATIE CHBÉTIENNE
Cette démocratie, nous le savons, n'est pas celle des écoles autoritaires. Il importe de l'en distinguer avec soin. D'après ces écoles, la démocratie est complètement définie quand on a dit : c'est le gouvernement populaire, ou le gouvernement par les majorités ; elles croient don-
ner satisfaction à tous les droits de Thomme, en appelant tous les citoyens à la participation de la puissance politique. L'égalité devant la loi, le droit pour chacun de faire partie active du souverain, Tomnipotence de la majorité, l'obligation pour les minorités de se soumettre, voilà, à ce point de vue, l'idéal de la démocratie.
Cette définition ne pose aucune limite au pouvoir des majorités; elle ne tient aucun compte de la question de savoir s'il n'y a pas dans l'homme un élément que leur souveraineté ne peut atteindre.
Nous avons montré plus haut que l'antiquité païenne, comme les modernes écoles autoritaires, ne conçut l'idée de la démocratie qu'avec l'omnipotence des majorités. Les théoriciens les plus audacieux, pas plus que les hommes d'État, n'imaginèrent jamais qu'on pût détâcher l'élément religieux de la société temporelle, et en faire l'apanage exclusif de l'individu. Si le paganisme avait pu réaliser l'idéal démocratique de ses philosophes, le mouvement émancipateur aurait eu tout au plus pour résultat une certaine égalité civile et politique. Quant aux droits de la conscience, l'antiquité ne comprit jamais qu'on pût leur donner satisfaction autrement que par des cultes nationaux.
Le christianisme n'est pas seulement venu accomplir le vœu des démocrates païens en arrachant l'homme à sa dégradatioon temporelle. Il
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avait un but plus élevé, plus grand encore, celui de restituer à l'âme humaine son indépendance et sa dignité en l'arrachant à la domination des pouvoirs de la terre.
En d'autres termes, le paganisme condamnait l'homme à une double servitude, servitude du corps, servitude de rame. Il fut impuissant à détruire soit la première, soit la seconde; et s'il entrevit, par les aspirations de quelques amis de l'humanité, la possibilité d'un régime où la servitude du corps ferait place à l'égalité politique, il ne se douta pas que l'âme eût besoin de liberté.
Une force surhumaine pouvait seule arracher les peuples à cette double servitude.
§ l*r, — Dottbie mouvement de la révolution chrétienne
Qu'on suive attentivement l'histoire de l'humanité, depuis que la révolution chrétienne s'est accomplie, on y trouvera toujours les traces de deux mouvements parallèles : le premier mouvement conduit les peuples , à travers les progrès de la civilisation, au triomphe de la souveraineté nationale, dont le droit n'a jamais cessé de leur appartenir, mais dont, en fait, ils n'avaient point l'exercice. Le second émancipe peu à peu l'âme humaine, lui prépare la possibilité d'accomplir librement sa destinée religieuse.
Au premier mouvement se rapportent : la
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destruction de la servitude proprement dite, rénaancipation de la femme, de toute créature faible sacrifiée au fort, la destruction des castes, des privilèges, des divisions arbitraires entre les hommes ; et comme résultat : 1 égalité civile , le concours de tous les citoyens au gouvernement de leurs pays par des représentants qu'ils choisissent.
Au second naouvement se rapportent : la tolérance progressive de TÉtat à l'égard des cultes divers et des diverses doctrines philosophiques, la retraite successive des pouvoirs humains dans le domaine temporel, qui leur appartient en propre et exclusivement ; et comme résultat définitif :1a séparation du spirituel et du temporel, la liberté religieuse, 1 égalité des cultes et des doctrines philosophiques devant TÉtat, le droit de parler et d'écrire librement, etc.
Ces deux mouvements se sont toujours suivis, accompagnés, correspondu ; ils se servaient, se complétaient l'un l'autre; ils s'accomplissaient l'un par l'autre ; ils avaient leur principe, leur point de départ dans le même fait mémorable; du jour ou l'homme- Dieu était venu délivrer le monde de sa double servitude, une double impulsion était donnée aux forces sociales : d'une main, le grand libérateur relevait le front courbé des générations au' sein des sociétés temporelles, et disait aux hommes : Soyez frères dans le tei^ps ; de l'autre, il renouait la chaîne
brisée entre le ciel et la terre, il restituait à Dieu la pensée et le cœur de sa créature, il disait aux hommes : Soyez frères dans l'éternité. Oui, tel est le couronnement de cette double émancipation, la fraternité des hommes dans la société temporelle, où ils viennent combiner leurs intérêts, leurs droits, leur destinée d'un jour; la fraternité dans la société spirituelle où lee hommes, rapprochés par l'élément impérissable de leur nature, unissent en Dieu leur» supérieures aspirations.
g ^. — Ideiltitë de Teiprît ohrëtîeii et de Tetprît de la Résolution de 99.
Aussi ne faut-il pas s'étonner si les principes que ces deux mouvements parallèles avaient pour but de faire triompher, ont été proclamés à la même époque , accueillis avec le même enthousiasme, s'ils sont aujourd'hui défendus avec la même ardeur. Il ne faut pas s'étonner si un instinct profond avertit les véritables amis de la liberté que porter atteinte aux uns, c'est compi^omettre les autres ; ils ont eu la mênie origine; ils devaient subir les mêmes épreuves et régner le même jour. Le peuple qui est assez avancé en civilisation, assez mûr pour se gouverner démocratiquement, est par cela même assez mûr pour jouir de la liberté religieuse.
Tous ceux, chrétiens ou rationalistes, qui, dans leur démocratie, veulent absorber l'élément religieux dans l'œuvre des majorités, qui
concentrent et mettent en jeu tous les droits, tous les intérêts de Thomme, dans une seule société, la société temporelle, ne comprennent donc qu'un des côtés de la révolution messianique. Ils méconnaissent le côté le plus noble, le plus élevé de cette grande idée émancipatrice.
Il n'est plus possible de se faire illusion : veut-on fonder le régime démocratique en attribuant aux majorités un droit quelconque sur .Jl'élément religieux, en conservant à l'État, organe de l'opinion, la direction morale de la nation? c'est nous faire reculer de dix-huit siècles, c'est fonder la démocratie païenne.
Voulons-nous, au contraire, embrasser dans notre libéralisme tous les progrès que la révolution chrétienne a réalisés, sommes-nous jaloux de donner loyalement satisfaction à tous les besoins de l'âme comme à tous les intérêts temporels ; en un mot, voulons-nous constituer d'une manière intégrale la démocratie moderne, ou, ce qui est synonyme, la démocratie chrétienne? posons, à côté du principe des majorités souveraines, le principe sacré de leur incompétence absolue en matière religieuse; et puis, tirant courageusement les conséquences inévitables de ce principe, proclamons, comme la plus précieuse conquête que les peuples modernes doivent au christianisme, qu'à la place de la direction doctrinale appartenant autrefois à l'État, la liberté est désormais reine de l'opinion.
Ainsi, nous aurons fondé, au lieu de la démocratie avec le despotisme^ la démocratie avec la liberté.
Grâce à Dieu, le choix ne saurait dépendre de rinintelligence ou* du mauvais vouloir de quelques catholiques arriérés et de quelques libéraux rétrogrades. Il n'est pas permis de recueillir, selon son gré et ses caprices, une partie des fruits de Témancipation chrétienne, et de sacrifier arbitrairement ceux qui gêneraient certaines combinaisons politiques ou religieuses. La marche de la civilisation est indivisible, tous les progrès se tiennent, tous les principes sociaux nés du christianisme, et mis en lumière par nos dernières révolutions, sont les anneaux d'une même chaîne qu'on ne parviendra pas à morceler. Ne considérerait-on pas comme insensé quiconque aujourd'hui voudrait porter atteinte au principe de l'égalité civile? Eh bien, c'est une folie égale de comprimer l'essor de la liberté religieuse. La même puissance de l'opinion qui paralyserait les vains efibrts des uns saura briser les imprudentes résistances des autres.
Nous possédons, croyons-nous, maintenant une notion exacte et complète du régime que nous avons appelé la démocratie moderne ou la démocratie chrétienne. Il peut se réduire aux points suivants : P souveraineté nationale ou gouvernement des majorités ; 2"^ incompétence
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de ces ibajorités humaines à l'égard deâ questions religieuses; 3** l'État, par suite dé cette incompétence, ayant abdiqué, au profit dé la liberté, Hûitiative dé la direction doctrinale de la nation ; 4^ l'État, réduit ainsi à un rôle passif, se contentant de traduire en loi et de sanctionnei* les résultats temporels du libre jeu de l'opinion.
Dans le régime démocratique, ainsi défini, se trouvent conciliés, mis en action, sans se nuire mutuellement, tous les grands principes indispensables au gouvernement des peuples libres : P Le principe que Vunité sociaU doit reposer sur la religion est conservé, puisque la religion ne cessera pas de former les mœurs et de préparer ainsi des institutions temporelles conformes à son esprit et à sa morale. 2P La liberté sera respectée, puisque cette alliance, entre les principes religieux et les actes de la vie temporelle, s'accomplira, non plus violemment, à priori, par l'union préalable du pouvoir civil et de l'autorité spirituelle, mais librement dans les mœurs, en ce sens que chaque fait temporel recevra l'empreinte de la doctrine généralement professée. Le rôle du législateur, comme nous l'avons vu plus haut, se réduira à prendre les faits sociaux tels qu'ils se trouvent dans la majorité, à les formuler, à les sanctionner par des lois communes. 3° V autorité de F État conserve toute sa force, puisque ses lois sont obligatoires et ses
sanctions applicables, jusqu'à ce que, les mœurs s'étant librement modifiées, les faits sociaux ayant pris une physionomie nouvelle, les lois aient subi des transformations correspondantes. En définitive, le mécanisme de ce régime est beaucoup moins compliqué qu'il ne le paraît tout d'abord. On conçoit aisément, d'une part, les relations temporelles entre les citoyens recevant l'influence inévitable des principes religieux qui, par une lutte pacifique et libre, ont triomphé dans l'opinion; d'autre part, l'État n'intervenant jamais dans cette lutte, et se bornant à en exprimer les résultats. Dans ce régime, la Révolution et le christianisme se donnent la main, montrant qu'un même esprit les anime, ou, pour parler plus clairement, que la Révolution n'est autre chose que la réalisation des principes chrétiens dans l'ordre des relations temporelles.