‹ La révolution et l'église (volume 2)Chapitre 8 sur 131 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

HABMONIB NÉCESSAIRE ENTfiB LA FOI BELIGIEirSï} DES PETJPÏiES ET LEUB CONSTITUTION

La situation est donc la même qu'au lendemain de la Révolution de 1830; les dangers signalés par les rédacteurs de P Avenir subsistent toujours, et des dangers plus graves encore. Le scepticisme a fait des progrès rapides dans la portion lettrée de la population, et Tindifférence, sinoniThostilité, au sein des masses populaires, lien est qui considèrent com^ne uti bien

ce détachement général de tout culte positif et extérieur, et qui s'en félicitent. Mais il est démontré par l'histoire de tous les siècles qu'une nation ne se passe pas en vain de fortes et profondes croyances religieuses; et ce nest pas sans un danger immense qu'on ébranle chez un peuple les croyances qui, en formant ses mœurs, ont été la base de toute sa législation et de' son ordre social. Les vrais hommes d'Etat ne s y sont jamais trompés. Ils savent que la sécurité d'une nation dépend surtout de l'harmonie entre sa foi religieuse et sa constitution. Et c'est de ce côté qu'ils ont particulièrement porté leurs efforts.

Seulement, ce qu'on oublie trop, c'est qu'il y a deux moyens d'établir et de conserver cette harmonie, la force et la liberté. Dans les sociétés païennes, le premier moyen était le seul connu et pratiqué ; il n'y avait qu'une loi à la fois religieuse et politique; tout l'homme étant dans le citoyen, le sentiment religieux et le sentiment politique se confondaient en un même culte patriotique, et rien ne pouvait rompre cet accord dans l'opinion publique et dans les mœurs. Dans les sociétés chrétiennes, la séparation du spirituel et du temporel étant le grand principe d'où devait sortir la liberté du monde, les despotes l'ont très bien senti, et ils se sont hâtés de substituer au culte indépendant une religion nationale.

Pierre le Grand, à ce sujet, peut être cité comme modèle. Il sut tirer profit, sous ce rapport, de tous les avantages que lui offrait 1 état encore barbare des peuples qui formaient lempire russe. Le clergé grec, bien qu'ayant conservé dans la forme une organisation qui le distinguait de TEtat, était à la fois trop ignorant et trop servile, pour avoir pu inspirer aux populations quelque besoin d'indépendance religieuse. Toutefois, Pierre le Grand jugea que c'était trop pour sa puissance qu'il y eût à la tête du culte un chef unique possédant quelque autorité personnelle et quelque influence ; d'autant plus que les patriarches étaient dispensés de prêter serment au souverain ; qu'ils avaient affecté plus d'une fois, dans le passé, de prendre vis-à-vis des czars la même attitude de suprématie que les papes avaient prise vis-à-vis des princes catholiques, et causé par là d'assez grands troubles dans l'Etat ; et que le dernier patriarche, Nicon, avait, sous le gouvernement d'Alexis, père de Pierre, tenté d'élever son pouvoir au dessus de celui du monarque, et excommunié des sénateurs et le czar lui-même qui s'opposaient à ses entreprises.

Pierre le Grand, pour couper court à ces difficultés, prit le parti de supprimer purement et simplement le patriarcat; il le remplaça par le très saint-synode y dont les membres furent liés par leur serment au souverain, et occupèrent

m LA REVOLUTION ET L^GLISE.

dans rx)rganisation poiitiqiue une position qui les mettait entièrement sous la dépendance du czar. Pierre put ainsi régler de son autorité propre tout ce qui concernait le culte, la hiérarchie cléricale et le régime des monastères. Nul ni parmi le clergé ni parmi les fidèles ne songea à réclamer. Il y avait accord entre la législation et l'état d'infériorité où se trouvaient les croyances et les pratiques religieuses de ces peuples. Instrument purement politique entre les mains des czars, la religion a servi non à civiliser ce pays, mais à le maintenir au niveau de ce régime autocratique. Triste harmonie, qui ne convient qu'aux peuples encore barbares et aux gouvernements despotiques.

Il en est autrement des peuples civilisés at des gouvernements libres. L'exemple des Etats- Unis d'Amérique est la contre- partie du spectacle donné par la Russie. S'il est un ordre social qui puisse s'appeler chrétien, c'est celui de ce peuple qui a pris pour base du droit public l'inviolabilité absolue de la conscience et la liberté religieuse, c'est à dire qui a fait une vérité du principe de la séparation du temporel et du spirituel. Mais il est si vrai que le sentiment religieux est le seul fondement solide sur lequel s'assoient et se constituent les nations, que la séparation n'a pu s'opérer dans la loi, qu'à la condition que l'harmonie entre l'élément religieux et l'élément social se rétablirmt daas

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les mœurs; ce peuple américain, qui a touIu être le plus libre, a senti que par cela môme il devait être le plus religieux. Nulle part il n'y a un aussi profond respect de la conscience de chacun, nulle part la loi civile ne s'abstient d'une manière aussi absolue de gêner la libre manifestation des opinions et des croyances; mais nulle part aussi ne s'est établi au même degré l'usage universel de rendre à Dieu un culte extérieur et public ; en sorte que, par un mouvement spontané, tout individu s'honore d'appartenir à un groupe religieux dont il professe la doctrine, et où il puise les sentiments et les vertus qui font à la fois l'honnête homme et le citoyen dévoué à son pays.

Ceux qui croient, comme la cour romaine, que demander que l'Eglise soit séparée de l'État, c'est dire qu'un peuple doit se passer de religion, devraient porter leurs regards sur cette admirable société américaine, où la religion est si puissante dans les moeurs, précisément parce qu'elle est écartée de la constitution politique, où le catholicisme a fait de si grands progrès par la seule vertu de l'apostolat, où, grâce à ce lest indestructible du sentiment religieux, les peuples peuvent subir toutes les agitations de la vie publique sans danger pour Tordre social, société enfin qui a pu traverser la plus formidable guerre civile, sans en être ébranlée, sans qu'il lui en ait coûté une seule de ses libertés,

comme si une tempête n avait fait queffleurer sa surface.

L'Angleterre nous offre un spectacle qui n'est ni celui de la Russie, ni celui des États- Unis d'Amérique, mais d'où sort le même enseignement. Au premier abord, en remontant à l'origine de sa constitution religieuse, ce serait àla Russie qu'ilfaudrait la comparer. Henri VIII , en effet, comme Pierre le Grand, fonda une religion nationale, et s'institua chef suprême de l'Église, avec tous les droits qui peuvent résulter de ce titre dans les mains d'un despote : « droit de châtier, de réprimer, de redresser, de réformer, de corriger, d'amender, tout ce qui en matière d'erreurs, d'hérésies, d'abus, d'offenses, d'énormités, se liant de quelque façon que ce pût être à l'exercice de l'autorité ou de la juridiction spirituelles, pouvait être légalement châtié, réprimé, redressé, réformé, corrigé, amendé. »

C'est dans ces termes que le parlement proclamait les droits du roi, en 1534. On sait avec quel esprit d'intolérance et quelle cruauté Henri VIII et ses successeurs en firent usage. Ce régime, qui faisait du culte l'élément essentiel de la constitution politique, et qui excluait de toute fonction publique quiconque n'avait pas prêté le serment de suprématie, fut définitivement organisé, sous le règne d'Élisabeith , en 1562, par les trente-neuf articles^ préparés dans

un synode provincial et devenus lois de l'Etat en vertu du vote du parlement.

Malgré ces analogies entre l'œuvre du czar et ' celle du roi d'Angleterre, la situation si différente des deux pays destinait les entreprises de l'un et de l'autre à des fortunes bien diverses.

Dans la Russie barbare, et qui n'avait du christianisme que le mot et non l'esprit, Pierre le Grand pouvait impunément s'emparer de la religion et de ses ministres ; il était sûr que le clergé grec n'avait déposé dans les masses aucun germe vivant qui pût tendre à former une opinion libérale et à séparer l'Eglise de l'État. Au contraire, quand l'Angleterre s'est détachée du catholicisme , les principes chrétiens étaient déjà devenus le fond même de sa civilisation. Le clergé anglican, avant la scission, si disposé qu'il fût , de même que le clergé gallican , à résister aux prétentions exorbitantes du saintsiége, n'était pas moins habitué à distinguer la religion de la politique; et les populations en conservèrent toujours une grande répugnance à subir l'intervention de l'Etat dans les affaires religieuses. De sorte que ce clergé national, malgré la législation nouvelle, tendit toujours à dégager son autorité religieuse de la domination du chef de l'État.

En même temps, le sentiment de la liberté politique, si profond chez le peuple anglais, fut pour la liberté religieuse, un puissant auxiliaire ;

titt LA RBVOUrriON ET L'É6LISE.

la vie publique ne pouvait se développer sans profit pour la liberté la plus précieuse, celle de la conscience. Aussi, le progrès de l'opinion n'a cessé d'agrandir le cercle où la religion oflScielle avait enfermé cette grande nation : l'esprit de tolérance a d'abord écarté les empêchements légaux qui interdisaient la profession publique de tout autre culte que celui de l'Etat ; puis la vie civile n'a plus connu de distinction entre croyants et non croyants, et les portes du parlement lui-même ont été ouvertes aux dissidents. Enfin, on en est venu aujourd'hui à mettre en question le serment appelé test, qui est exigé des gradués supérieurs de l'université d'Oxford, et qui inféode l'éducation à l'Église nationale. Ce mouvement d'émancipation ne s'arrêtera pas ; même l'Irlande aura, par la force des choses, son jour de justice et de réparation, et ce jour s'ouvre déjà. Tout fait présager que l'Angleterre, comme toutes les nations civilisées, sera inévitablement conduite à la séparation du spirituel et du temporel.

Mais pendant que s'accomplit dans son sein ce travail profond et incessant d'émancipation, ce que l'Angleterre ne perd jamais, c'est ce merveilleux instinct qui lui fait comprendre qu'il faut, h tous les moments de la vie d'un peuple, une correspondance parfaite entre ses mœurs, ses croyances religieuses et sa constitution politique. Aussi, malgré sa fidélité si connue à ses

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traditions et son respect formaliste envers ses institutions les plus surannées , a-t-elle su toujours élargir le cadre de la loi, quand lopinion publique ne pouvait plus se mouvoir à Taise dans ses limites. C est ce qui fait sa force et sa stabilité; c'est ce qui lui permet de subir sans violentes secousses, les plus importantes transformations, et de laisser en toute sécurité, selon la méthode américaine, un libre cours aux manifestations les plus audacieuses de la pensée, dans les livres, dans les journaux et dans les innombrables réunions qui sont devenues le besoin de sa vie publique.

Ce qui fait le danger de la France, son instabilité politique, l'incertitude anxieuse de sa marche, ce qui cause ses brusques oscillations, ses défaillances et ses prostrations, après ses impétueux élans- vers cet inconnu, objet de ses ardentes aspirations, c'est le défaut de correspondance entre ses mœurs, ses croyances traditionnelles d'un côté, et de l'autre ses institutions et les pratiques insuffisantes de sa vie publique. Et dans ce défaut d'harmonie , la question religieuse a la part la plus considérable. Le saint-siége aurait envers la France un si grand et si beau rôle à remplir! Il dépendrait de lui d'opérer en elle un immense apaisement et de lui rendre la sécurité politique et sociale, en proclamant que l'esprit libéral qui la possède n'est autre chose que l'esprit chrétien.

Le voudra-t-il? Et le pourrait-il sans se donner un démenti qui serait la ruine de son autorité doctrinale ?

Le voudra-t-il? Son attitude présente laisserait peu d espoir, si Ion n'avait le droit de compter sur les nécessités logiques du mouvement qui pousse le monde et sur la permanence latente du véritable esprit chrétien dans TEglise ; car il faut reconnaître que cette attitude antilibérale n est pas un fait accidentel. Si elle s est plus vivement accusée et précisée dans la lutte du saint-siége contre les pouvoirs et les institutions issus de la Révolution de 89, elle se rattache à tout un ensemble de précédents qui préparaient de longue date les éléments de cette redoutable résistance.

L'histoire atteste qu'au sein des sociétés catholiques s'agita toujours un •parti ardent et dominateur, dont le rêve était la théocratie romaine et l'absolutisme pontifical. Longtemps tenu en échec par les libertés des Eglises nationales et particulièrement de l'Église de France, ce parti profita, pour organiser et systématiser ses moyens d'action, des alarmes causées au inonde chrétien par deux événements d'une gravité capitale : le mouvement religieux de la Réforme au seizième siècle; le mouvement philosophique antichrétien au dix-huitième siècle. Répudiant la seule arme digne du Christ , l'esprit de liberté, il persuada aux chefs de l'Église

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que, pour vaincre ses ennemis, il fallait à tout prix opérer deux choses : centraliser toutes les forces de la catholicité à Rome ; se faire, par des alliances plus intimes que jamais, de tous les princes catholiques des auxiliaires dociles et des instruments dévoués.

Cest donc vers ce double but qu'ont été tournés tous les efforts, depuis trois siècles. Les congrégations romaines, groupées autour du saint-siége, n ont plus semblé destinées qu'à combattre le mouvement libéral moderne. Le même esprit s'est emparé de la plupart des ordres religieux répandus dans tout l'univers catholique. Peu à peu le clergé séculier, entraîné par l'épiscopat, a subi cette impulsion irrésistible. Ainsi centralisé en vue de cette opposition systématique à la révolution libérale qui transforme les sociétés laïques, le clergé, aujourd'hui, marche comme un seul homme au moindre signe parti de Rome. Sous cette pression universelle, ceux d'entre les pasteurs qui gardent au fond de l'âme le culte de la liberté, et gémissent de la voir proscrite, n'oseraient faire entendre leur protestation.

Tel est le fait trop manifeste. Une faction domine la cour romaine et, par la cour romaine et ses congrégations, la grande masse du clergé catholique. Cette faction remuante et opiniâtre a ses chefs et ses soldats, ses livres, ses journaux, ses moyens visibles et ses

moyens intimes de propagande; elle poursuit avec une persévérance imperturbable sa conjuration contre les doctrines delà France libérale, au profit de la théocratie et de l'absolutisme pontifical.

Comment espérer que la papauté saura s'arracher à la domination de ce parti de sectaires? quel concours de circonstances ne faudrait-il pas pour lui ouvrir les yeux et lui inspirer la généreuse résolution de rompre enfin avec ses traditions antilibérales !

Mais en supposant que la cour pontificale voulût prendre ce parti héroïque, le pourraitelle sans être infidèle à l'esprit même de l'institution catholique? Et, dans tous les cas, par ce démenti. qu'elle se donnerait à elle-même, ne prononcerait-elle pas sa propre déchéance?

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