II
130 LA RÉVOLUTION fiT L'ÊGIISB.
Jusque-là, nous ne sortons pas du domaine temporel, et nous ne voyons pas à quel titre la puissance temporelle interviendrait; car, nous ne saurions assez le répéter, il ne s'agit d'aucune de ces grandes vérités qui sont le fondement de toute société humaine, mais d'un rapport purement temporel entre le citoyen et l'État.
§ 2. La raîs<ni d utilité soit pourla société spiritueUe, soit
pour le salut individuel.
Mais l'Eglise invoque l'intérêt de la société spirituelle et l'intérêt des consciences; elle juge ce moyen, l'appui du bras séculier, utile à l'Eglise et aux individus. Comme cette utilité, pour les individus, se rapporte à leur salut, on prétend trouver par là, dans la question , une fin spirituelle, et l'on croit que cela suffit pour autoriser l'Eglise à affirmer que ce moyen est une condition essentielle au gouvernement des âmes.
Nous avons vu que ce n'est point par l'utilité tirée d'une chose qu'il faut classer cette chose ; l'utilité qu'elle présente en un sens ou dans l'autre ne change pas sa nature. Ainsi , un moyen temporel, parce qu'il a une utilité spirituelle, c'est à dire parce qu'il sert à conduire à une fin spirituelle , ne cesse pas d'être un objet de l'ordre temporel. Or, ce moyen, l'appui du bras séculier , non seulement est , de sa nature»
INGOMFËTEN€E POLITIQUB M L'ËGUSB. Ui
un moyen temporel , mais on peut dire qu'il résume en lui tous les autres, puisque l'utilité, réelle ou illusoire , que retire TEglise d*UQ moyen temporel quelconque, ne peut consister qu'en une sanction civile donnée à ses décisions. La raison d'utilité nempéche donc pas que ce moyen soit essentiellement et par excellence un moyen temporel.
De plus , cette utilité ne suffit pas pour autoriser rÉglise à s'emparer de ce moyen et à en faire «l'objet d'une décision irrévocable, sans tenir compte des conditions de la société temporelle. Nous avons vu que, incompétente dans l'ordre politique, l'Eglise n'a rien à voir ni à juger quant au mode de constitution nationale qu'il plaît à un peuple de se donner ; et que les plus hautes et les plus impérieuses raisons de convenance lui commandent de renoncer à ces moyens empruntés à l'ordre temporel, quand l'emploi de ces moyens est devenu incompatible avec les conditions de l'ordre nouveau.
CEAPITRE II
LA QUESTION AU POINT DE VUE DES CONDITIONS DIRECTES DE LA COMPETENCE DE l'ÉGLISE,
Et maintenant, si nous nousj)laçons au point de vue de la compétence de l'Eglise, et des ca-
\9Î LA RÉVOUmON ET L'ECjLISE.
ractères que doit posséder une décision pour être irrévocablement acquise, et pour lier l'Église elle même, que trouvons nous? Ce principe de la religion de TÉtat appartient-il à la classe des vérités divines et catholiques? C'est à dire, a-t-il été posé parle Christ? Et la tradition l'a-t-elle conservé partout et toujours à ce titre de vérité révélée, et par conséquent immuable?
§ !«. — Cette queftîon n'est pas dans le olasse des Térîtés
divines et catholiques.
Nous défions bien qu'on nous montre un seul texte, dans l'Evangile, qui établisse ce principe, ni une seule décision de conciles qui présente cette question avec ce caractère d'une émanation divine. Au contraire, nous avons montré que l'Évangile contient des textes qui impliquent manifestement la séparation du spirituel et du temporel; bien plus, que tout l'Évangile n'est que l'esprit même de la liberté. Et la tradition a toujours laissé cette question dans la classe de celles qu'il était permis de discuter librement, malgré les efforts des intolérants pour la rattacher aux principes de la doctrine chrétienne.
Deux points sont donc hors de doute : P Le principe de la religion de l'État n'appartient pas à l'ordre spirituel. 2^ Il n'a pas été posé par le Christ. Pouvait-il l'être par celui qui est venu pour fonder à part la société des âmes, se suffisant à elle-même, abstraction faite des condi-
tioDS d'existence des sociétés humaines, et en dehors des moyens politiques?
Ce principe n'entre pas non plus dans la catégorie qui concerne la rè^le des mœurs, ni dans celle qui se rapporte à la discipline de l'Église, si ce n'est indirectement, par l'utilité que l'Église peut trouver dans ce moyen.
Et de fait, c'est bien cette raison d'utilité qui se trouve au fond de tous les actes pontificaux sur cette matière. En les parcourant attentivement, on voit que, sous les formes les plus dogmatiques, une préoccupation unique domine, la question d'utilité. Qu'on relise notamment le fameux Syllabus, si affirmatif dans les termes ; on y voit, dans l'article LXXXVII, cette formule significative : que c'est une erreur de croire que « à notre époque, il ri est plus utile que la religion catholique soit considérée comme l'unique religion de l'État, à l'exclusion de tous les autres cultes. »
La question demeure donc toujours réduite à une question d'utilité, soit pour l'Église, soit pour la société temporelle elle-même.
A l'un et à l'autre point de vue, c'est une question de fait, au sujet de laquelle, les circonstances changeant, l'utilité peut changer. S'agit-il d'utilité temporelle? La société temporelle en est juge, et l'Église n'a rien à y voir, pourvu qu'elle soit respectée et laissée libre dans son oeuvre spirituelle. S'agit-il d'utilité religieuse?
L'Eglise ne peut persister dans l'emploi d*un moyen inconciliable avec l'ordre social nouveau, quand cet ordre nouveau, surtout, au lieu de violer la liberté de la conscience dans le citoyen, le déclare maître d'e sa foi et le laisse librement remplir ses devoirs religieux dans l'Eglise.
§ 2. — LXglîfe fur cette question n*e8t donc poinf liée
par sei précédents.
L'Église doit donc renoncera ce moyen. Et en y renonçant, elle ne se déjuge pas; car il ne s'agissait ni d'un dogme proprement dit, ni d'une institution quelconque léguée par le Christ et, par conséquent, inaliénable.
Du reste, en réalité, quel sacrifice demandonsnous à rÉglise? Aucun; car, ce qu'elle veut maintenir est désormais purement chimérique. Ce n'est pas assez dire que de déclarer qu'il n'est plus. utiU que la religion catholique soit consi»dérée comme la seule religion de l'Etat. La vérité, c'est que, dans les sociétés démocratiquement organisées, une religion de l'État est une impossibilité logique, un non-sens. Nous l'avons prouvé plus haut, en montrant que, de quelque manière qu'on »'y prenne, il n'y a pas moyen qu'un État démocratique professe officiellement une religion.
Le régime démocratique, c'est le règne des majorités. Or le choix d'une religion ne peutêtra l'œuvre des majorités. L'État, expression de la
majorità, Q a pas plus qu elle la mission de choisir et professer un culte. Et les agents de l'État sont, comme tels, dans la même position que rÉtat. Quelle religion professeraient-ils, eux les représentants d une majorité qui n en peut choisir aucune? Un fonctionnaire quelconque est fonctionnaire civil, et rien de plus. Il sera, en religion, catholique ou autre chose, pour son compte personnel, nullement comme fonctionnaire; sa fonction est étrangère à Tordre religieux. Et ce qui est vrai de chaque fonctionnaire, lest aussi du chef de l'État (1).
Nous défions les partisans des religions de rÉtat de nous dire en quoi peut consister une religion de l'État, qui n'est représentée par personne, ni par la majorité qui fait la loi, ni par le chef de l'État, ni par ses agents ; nous les défions de donner une formule précise et intelligible à un principe qui, dans l'ordre social, n'oblige ni les simples citoyens, ni les fonctionnaires.
Il faut donc en finir avec cette fantasmagorie qui ne sert qu'à obscurcir la plus simple des questions. Ces protestations et ces anathèmes, sans cesse répétés, signifient uniquement qu'on regrette un ordre de choses où l'on retirait ou croyait retirer une utilité spirituelle des alliances entre les deux pouvoirs. On a peine à se
(1) Voir ci-dessus, t. I, pag. 275 et suiv.
m tk RÉVOLUTION ET L'ÉGLISfi.
persuader que ces alliances, désormais, n'ont plus que des inconvénients, sans nul avantage ; d'autant plus qu'elles sont devenues logiquement incompatibles avec les principes de liberté du droit nouveau. L'avenir montrera que la liberté seule est utile, parce que les sociétés émancipées comprennent qu'il n'y a de dignité que dans la liberté, et que tout moyen de contrainte religieuse provoque la révolte des consciences, et, par suite, des perturbations inévitables, soit dans l'ordre social, soit dans l'ordre religieux.