CHAPITRE II
QUESTIONS DE CONCOKDANCE.
Il n'entre pas dans notre plan de traiter directement ces questions de concordance, objet de très importants travaux, depuis que Cuvier a ouvert cette voie de réparation en y imprimant la marque de son génie. Nous n'avons en vue, on le sait, que de fixer en cette matière les règles de la compétence.
Quel est le rôle de TÉglise, soit vis à vis des affirmations scientifiques des livres saints, soit vis à vis de la science humaine s occupant des mêmes faits?
C'est ici que les malentendus se sont produits, on a voulu mêler l'Eglise à un débat qui ne la regarde nullement, du moins pour ce qui est de sa compétence proprement dite. Très intéressée assurément à la solution des problèmes qui se débattent entre la Genèse et la science, elle doit attendre, sans y intervenir, dans une attitude d'impassible impartialité. Nous allons démontrer que tel est soh unique rôle : s'abstenir.
INCOMPÉTENCE SCfENTIFIQUE DE ^ÉGLISE. 14d § 1 . — L'Eglîteînoompétente dans cet questions de oonoordanoe.
De quoi s'agit-il en effet? Nous Tavons dit, il s'agit d'assertions scientifiques déposées dans un livre, à une époque où l'état des connaissances humaines les rendait invérifiables, et attendant , à des siècles de distance , que les découvertes de la science les confirment , en témoignage de l'inspiration de celui qui les a avancées. Que faut-il pour que la vérification soit possible et sincère? Il faut la liberté absolue de l'investigation . Prétendre, comme on Ta fait souvent, que les affirmations de la Genèse mettent un obstacle aux investigations et une borne à la science, c'est se placer en dehors de toute logique, puisque ces affirmations par inspiration sont un appel à la science future. L'Église, au profit de laquelle cette preuve scientifique a été promise, se mettrait dans une situation contradictoire et dérisoire, si elle prétendait entraver le contrôle attendu. Il serait absurde qu'après avoir appelé, pour s'en faire un titre, ce contrôle de la science sur les affirmations bibliques, elle invoquât ces affirmations ellesmêmes pour empêcher l'œuvre scientifique.
Supposez un homme qui, pour prouver la réalité de sa clairvoyance magnétique, affirmerait qu'il existe , en un tel point du globe et à telle profondeur, une mine d'or, et qui ensuite, à ceux qui voudraient se mettre à l'œuvre, afin
VoO LA RÉVOLUTION ET L*ÊGI.ISB.
de vérifier si, en effet, la mine existe, dirait : « Non , gardez- vous-en bien ; qu avez-vous besoin de chercher? Vous devez vous contenter de ma parole; j'ai vu et cela sufiit; hommes de peu de foi , vous êtes indignes des vérités que je vous ai enseignées, vous ne méritez que des anathémes. » Cette conduite ne serait-elle pas la déraison même?
L'Eglise ne ferait pourtant pas autre chose si, au nom des livres saints, elle voulait arrêter l'essor de la science. Au contraire, elle doit, plus que qui que ce soit, en désirer ardemment les progrès , puisqu'elle a la confiance que chaque découverte nouvelle, en confirmant les récits de la Genèse, sera une preuve de plus de l'inspiration de son auteur. Quand Jésus-Christ, pour prouver sa mission divine, accomplissait un fait miraculeux, ne soumettait-il pas ce fait à la vérification des témoins qu'il voulait convaincre? Devant le doute de saint Thomas, le divin ressuscité s'indigne-t-il et fait-il appel à la foi du disciple? Non, il lui dit: Touchez mes plaies et voyez. Ainsi doivent dire les dépositaires do la Bible aux représentants de la science humaine : étudiez et comparez.
§ 2. — L'Eglîse n'est pa» juge des résultats de la soienoe quant à leur oonoordanoe avec la Bible. — Deux termes du pro« blême.
Mais, si l'Eglise ne doit pas arrêter l'œuvre de la science, a-t-elle qualité pour en juger les ré-
INGOMPÉTfiNGE SGfENTIFiQUB DE L^ÉGLISE. tSt
sultats, du moins en ce qui regarde la confrontation de ces résultats avec les récits bibliques?
Nous n'hésitons pas à répondre négativement, aucune mission, à aucun titre, nô lui ayant été donnée à ce sujet, pour deux motifs : d'abord parce que, la preuve, là concernant, elle ne peut être juge et partie; ensuite et surtout, parce que ces objets, par leur nature, échappent à sa compétence.
Examinons la question de prés, aux divers points de vue que pourrait présenter cette intervention de l'Eglise.
Voici un problème scientifique soulevé : la terre tourne-t-elle? Nous l'avons vu, sûr ce terrain purement scientifique, l'Eglise est radicalement incompétente. Le prêtre peut être un grand savant, mais l'Eglise, l'autorité spirituelle, est absolument étrangère à ce domaine ; elle n'a . donc rien à dire dans ce débat.
Mais l'Eglise peut-elle s'occuper de cette question pour déclarer quelle est celle de toutes les solutions possibles qui se trouve en concordance avec la Bible ? Nous disons non également, car cela lui conférerait une compétence véï'itable ; par un détour, elle n'interviendrait pas moins dans le domaine de la science. Or, elle n'a pas plus cette compétence indirecte que la compétence directe. Il suffira, pour s'en convaincre, de se rendre compte de ce qu'impliquerait cette intervention.
Il y a, dans le problème proposé, deux termes à comparer et à confronter : P L'opinion mise en avant par les savants sur la question en litige ; 2^ le vrai sens du texte sacré, que l'on prétend contenir une solution de la même question, identique ou contraire à celle de la science.
Pour que l'Église se fasse juge, il faut qu'elle pèse les deux termes ; d'abord le premier : l'opinion scientifique; il faut qu'elle précise cette opinion, qu'elle en définisse la valeur scientifique. Et qu'on ne se figure pas que ce soit toujours chose facile. Quelquefois une solution est fort complexe et contient des points de vue divers, distingués entre eiux par des nuances très délicates. Même en mettant de côté les preuves sur lesquelles s'appuie une proposition et s'abstenant de les juger, le fait seul de la définir et de la préciser peut être, nous le répétons, une entreprise très ardue ; d'ailleurs, facile ou difficile, cette œuvre de définition est une œuvre scientifique; et, à aucun titre, une assemblée religieuse n'est compétente pour s'y livrer.
Voyez-vous un concile occupé de rechercher quel est l'état de la science astronomique, quelles sont les solutions dernières qu'elle propose, et de définir ces solutions; puis, faisant le même travail sur l'état des sciences naturelles, recueillant et précisant les résultats qu'elles donnent sur l'ordre des formations géologiques, sur la
série des apparitions successives des êtres créés?
Il n'y aurait pas assez de protestations contre un pareil fait s'il se produisait ; et jamais il ne s'est produit. Jamais les assemblées religieuses n'ont montré de telles prétentions. Ainsi, voilà le premier terme du problème qui échappe absolument à l'Église.
En est-il de même pour le second terme : le texte sacré, objet de la comparaison avec une donnée scientifique? L'Eglise a-t-elle compétence pour fixer le sens scientifique de ce texte?
Pour définir un texte, il faut évidemment une compétence sur la matière exprimée par ce texte. En effet, dire le sens d'un texte, ce n'est autre chose que définir, au fond, l'objet dont le texte est la formule. Ainsi, quand l'objet exprimé par un texte est un objet religieux proprement dit, l'Eglise est compétente pour définir ce texte; c'est sa compétence, au fond, qui lui permet de s'emparer de la formule et de la préciser.
Il en est de même quand il s'agit d'un texte contenant un fait qui a une importance dogmatique. Nous en avons vu un exemple dans le fait de la création d'un premier couple humain unique. L'Eglise, dans ce cas, est compétente pour définir ce texte, parce qu'elle est compétente, au fond, sur le fait qui est l'objet du texte; et ce fait est de sa compétence, et appartient à la tradition catholique, i^avce que,se trouvant nécessairement impliqué dans le dogme de la déchéance originelle, il prend par là une impor-