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CHAPITRE III

SAGE BÉSEKVE DE l'ÉGLISE SUE LA PLUPAET DES QUESTIONS SCIENTIFIQUES.

Du reste, ce qui prouve bien qu'au fond, l'Eglise ne prétendait à aucune compétence réelle, même aux époques où les pratiques de la cour romaine accusaient quelque confusion sur les limites de son droit, c'est qu'on se gardait d'intervenir pour fixer le sens des textes reconnus obscurs et douteux. Si l'Eglise se fût considérée comme compétente en ces matières, n'eût-ce pas été le cas de fournir le poids de son autorité, comme elle le fait pour les textes purement religieux qui sont l'objet d'interprétations diverses^ car, si les textes sont si clairs que personne n'en puisse méconnaître le sens, l'intervention de l'Eglise est inutile.

Nous citerons, comme exemple de la sage réserve du clergé catholique à propos de concordances, deux questions d'un très haut intérêt : la question tant débattue des générations spon- ^ tanées, et la question des jours génésiaques.

15$ LA îlÉVOlUTieN BT L'ÉGLTSE.

§ l". — hm quetUon canoernanl lorigme de la vie dant

les êtres organisés.

La question concernant l'origine de la vie dans les êtres organisés n'est pas nouvelle; avant de faire le tourment des physiologistes modernes, elle avait vivement préoccupé les savants et les penseurs de tous les temps, partagés entre l'opinion qui rattache par une chaîne non interrompue tout être vivant à un premier germe primitivement créé avec la puissance de se reproduire indéfiniment pour former une espèce déterminée et distincte; et l'opinion qui attribue à la matière une propriété essentielle et générale en vertu de laquelle, dans certaines conditions physiques et chimiques, et sans le concours d'un être générateur, les molécules matérielles se combinent de manière à produire un être vivant.

Depuis que le christianisme, avec la Genèse, a restitué au monde le dogme de la création et le mode de formation primordiale des êtres par espèces distinctes, la première opinion a été la plus généralement répandue. Cependant, la question a subi des vicissitudes nombreuses, suivant l'état de la science humaine. Il y a eu des époques où des observations, nécessairement incomplètes à cause de l'imperfection des instruments dont on disposait, mais considérées alors comme concluantes^ avaient mis en faveur

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Thypothèse des générations spontanées. Du temps de saint Augustin, par exemple, puis pendant les siècles péripatéticiens du moyen âge où la scolastique avait repris l'ancien adage generatio unius est carrupHo alterius, et aussi dans le cours du seizième siècle et la première moitié du dix-septième, cette opinion était assez commuife parmi les savants.

Or, il est digne de remarque que saint Augustin, aux quatrième et cinquième ^ècles, aussi bien que Cornélius à Lapide au commencement du dix-septième, au lieu de rejeter à priori cette opinion comme contraire à la Genèse, la prennent telle quelle des mains des savants, et, la tenant pour établie sur des preuves rationnelles, s'attachent uniquement à démontrer qu elle nlnfirmeraît en rien le récit de Moïse. La raison qu'ils en donnent, c est que rien, dans le texte sacré, n empêcherait de supposer que la matière a été douée par le créateur lui-même d'une puissance virtuelle {potentialiter) qui la rend apte à produire, dans certaines conditions , des êtres vivants d'un ordre inférieur (1).

Les observations ne purent s'appliquer longtemps qu'à des animalcules relativement considérables, tels que les larves nées dans les cada-

(i) Voy. Saini Augustin, t. IV. lib. m, de Genesi ad lut,, cap. xiY, Cornélius à Lapide, comment, in Script, sacr. Paria, édit. Vives, 1861, t. I, pag. 66. — Barbas. Histoire littérale de VÊglke, 1. 1, pag. 65 et 71.

vres, seuls accessibles à l'œil du savant. Dans ces limites, François Redi, en 1688, donna le dernier mot aux défenseurs de la fécondité persévérante des germes, en prouvant que ces larves proviennent de germes déposés dans un milieu favorable, par des insectes déjà connus ; et le fameux principe de Harvey, omne vivum ex ovOy put régner longtemps sans* partage. Les théologiens cessèrent par contre-coup de juger nécessaire ^admettre, que, pour les êtres vivants à' un ordre inférieur , le créateur avait fait une exception à la loi de reproduction par la filiation sériaire des germes .

Mais la difficulté scientifique n'avait fait que reculer d'un pas. Le point d'interrogation subsistait toujours ; le débat devait se rouvrir, et il se rouvrira peut-être indéfiniment, chaque fois que des moyens plus puissants d'investigation feront apparaître aux regards de l'observateur de nouveaux animalcules dans ces régions insondables du monde microscopique.

Sans parler des œuvres, relativement anciennes et déjà dépassées, des Burdach, des Treviranus, des Tiedemann, on sait avec quelle ardeur les savants modernes ont repris la question à propos des vers intestinaux et des infusoires. Comme toujours, le premier résultat des découvertes a été un doute dont on s'est empressé de faire un argument en faveur de l'hétérogénie. Les ingénieuses expériences de.

INCOMPÉTENCE SCIFNTIFIQUB t>E L'ÉGLISE. 161

M. Pouchet, nouvel adepte de cette doctrine, du moins quant à la production de certaines espèces inférieures, puis celles de M. Joly, de M. Musset, etc. semblèrent d'abord ruiner les conclusions de Spallanzani dont les belles découvertes (en 1767) avaient triomphé des affirm ations de Thétérogéniste Needham, et mênie les conclusions plus récentes de Schultz, de Schwann, de Ehrenberg, puis de MM. Van Beneden et Dujardin, tous adversaires de la génération spontanée.

Mais les travaux des savants les plus autorisés, tels que MM. Doyère, Payen, Milne- Edwards, Quatrefages, Dumas, Claude Bernard, et enfin M. Pasteur, ont démontré de nouveau la fécondité persistante des germes, dans les conditions mêmes où les observations premières avaient semblé attester une absolue impossibilité de conservation.

Faut-il en conclure que la science a dit son dernier mot? Non certes. Les très récentes et déjà célèbres études de Darwin, et celles de Richard Owen et du docteur Bûchner, montrent bien que l'esprit humain n est pas près de s'arrêter dans le champ des hypothèses scientifiques au sujet des lois rudimentaires du monde matériel et du mode de formation des organismes vivants.

Faut-il en con*clure que la question de concordance est définitivement jugée? Pas davan- II. 14

tage. Ce que nous voulons faire ressortir des observations qui précédent, c'est d'abord un exemple précis du caractère qu'a gardé, à travers les siècles, ce débat, moitié scientifique, moitié religieux, dans le monde des théologiens; puis un enseignement pouvant nous indiquer la règle à suivre dans ces délicates questions de concordance.

Le caractère de ce débat a été de rester libre entre les théologiens et les savants. L'autorité religieuse n'y est pas intervenue, pas plus indirectement au sujet de la question de concordance, que directement en faveur de l'une ou l'autre des deux thèses scientifiques. M. Pouchet a eu raison de signaler comme « un fait inouï jusqu'alors dans les annales de l'Académie des sciences » que « du haut de la chaire apostolique, un prédicateur l'ait félicitée sur l'orthodoxie de ses doctrines (1)! ^

L'enseignement que contiennent ces précédents, c'est que l'instabilité de la science humaine et l'extension indéfinie de ses limites commanderaient au clergé cette sage réserve et cette neutralité, quand même les principes de la compétence spirituelle n'interdiraient pas à la puissance religieuse de trancher de pareilles questions.

(1) F. A. PouCHET. NoueelUs expérience» sur la génération spontanée, 1864, pag. z.

INCOMPÉTBNCE SCIENTIFIQUE DE L'ÉGLISE, 163 § 2. — La quàtîon des Jours de la création.

La controverse concernant les jours genésiaques nous offre le même exemple et le même enseignement. Ce n'est pas d'aujourd'hui que date l'opinion qui fait des jours de la création des périodes dont chacune a pu être des siècles et des milliers de siècles. Bien avant que les savants modernes eussent fait la remarque que trois de ces jours, qui divisent l'œuvre créatrice, ayant précédé l'apparition du soleil, Moïse n'a pu entendre par soir et matin l'espace de temps qui se mesure par le coucher et le lever de cet astre (1); bien avant que les découvertes géologiques, tout en montrant dans les couches superposées de la croûte solide du globe, l'ordre même marqué par la Genèse, eussent attesté que ces formations successives avaient dû exiger, non des jours, mais des siècles et des siècles accumulés; bien avant que Cuvier et Champollion fondassent cette opinion sur des données scientifiques, saint Augustin, saint Athanase, Origène, Bossuet, l'avaient adoptée par des raisons de simple bon sens, appuyées, en outre, sur la coutume qu'avaient les Juifs et générale-

(1) Yoy. le Manuel élémentaire de Géologie, de Nébéjs BouBÉB, é* édit., 1842, pag. 6, 6é et saiv. Yoy. aussi sur ces questions de concordance, un intéressant tableau synoptique dans la Géologie appliquée aux arts et à V agriculture ^ de MM. C. D'Obbigkt et A. Gekie, pag. 104 et suiy.

ment les Orientaux (1) de se servir du mot jour pour celui de temps, époque, révolution, et de compter leurs époques à partir du soir (2).

Il faut reconnaître cependant que cette opinion, la plus accréditée aujourd'hui parmi les théologiens, letait moins aux époques où l'avaient exceptionnellement embrassée les docteurs illustres dont nous avons cité les noms. Généralement on tenait pour le sens littéral et judaïque du mot jour; et l'on trouve ce sens encore défendu par des théologiens et docteurs modernes, tels que Bergier dans son Dictionnaire de théologie, le chevalier Drach, dans son livre Les Six Jours génésiagues (3), M. L. F. Jehan dans son Nouveau Traité des sciences géologiques considérées dans leurs rapports avec la religion (4), et peut-être même le cardinal Wiseman qui trouve du moins que la théorie opposée, celle des époques, « bien que louable dans son objet, n'est certainement pas satisfaisante dans ses résultats, v

Ces savants ou théologiens, pour concilier la Genèse et la science, tout en gardant au mot jour son sens littéral, admettent une période de

(1) Baillt. Histoire de V Astronomie ancienne et moderne, li?. III; Astronomie des Indiens^ t. I, pag. 40.

(2) AuGUSTB Nicolas. Études philosophiques sur le ckristia' misme, t. I, pag. 354 et saiv.

(3) T. I, pag. 8.

(4) Étude xu, pag. 311 et aui?.

INGOMPÉTENGB SCfENTfFfQl^ DE L ÉGLISE. 1(5

la création, antérieure aux jours de la Genèse, et c'est dans cette période primitive qu'ils placent les formations géologiques.

Cette explication pourrait avoir quelque apparence de vérité, s'il s'agissait uniquement de mettre en dehors de ce débat cosmogonique et géologique la première apparition de l'homme sur la terre, au sixième jour. Mais il nous semble plus difficile de faire une période, distincte des six jours génésiaques, pour les créations successives se rapportant soit à la naissance de la lumière, soit à la séparation des eaux d'avec l'élément aride, soit à la puissance végétative de la terre, soit à l'apparition des corps lumineux dans le firmament, soit à la formation des poissons, puis des oiseaux, puis des animaux de toute espèce.

Quoi qu'il en soit du fond de la question, que nous n'avons pas à traiter ici, ce qu'il faut remarquer, c'est que l'Eglise l'a laissée, à toutes les époques, malgré son importance, librement se débattre entre les théologiens et les savants, et que l'on n'a pas mis en avant les textes de la Genèse pour entraver les recherches scientifiques (1).

Si l'Eglise s'est abtenue sur ces questions si importantes, ce n'est ni parce qu'elle les jugeait obscures, ni parce qu'elle ne leur trouvait pas

(1) Dareâs. Histoire générale de l* Église, t. I, pag. 20. II. 44.

un assez haut intérêt, mais parce qu'elle se sentait incompétente. Elle n y intervenait pas, parce qu elle n'avait pas le droit d y intervenir ; parce que, selon la doctrine de saint Augustin, de saint Jérôme, de saint Thomas d'Aquin, de Baroni us, et selon les décrets du concile de Trente rappelés par le cardinal Gousset (1), le sens des textes sacrés n'est conservé doctrinalement par la tradition catholique qnen matière de foi et de morale chrétienne, et non en matière scientifique; parce que, en un mot, comme le faisait observer avec raison Galilée, l'Ecriture sainte, n'est paff destinée à enseigner l'astronomie et la physique (2). '

Mais, ce qui n'est pas permis à l'Eglise, l'est à chacun de ses membres. Chacun, dans la mesure de ses lumières, peut s'eflforcer d'élucider ces questions, soit comme savant, soit comme théologien ; et l'on a vu qu'à aucune époque cette œuvre individuelle n'a fait défaut. En tout temps, et sur tous les problèmes, les docteurs chrétiens se sont préoccupés des conquêtes de la science, contribuant quelquefois eux-mêmes à les étendre. Et, parallèlement, leur esprit s'exerçait aussi sur les textes de la Genèse, dont il fallait préciser le sens, afin de le confronter avec les faits scientifiques.

(1) Théologie dogmaU, 6«édit., art. 282, t. I, pag. 157-168.

(2) Th. Hsnbi Mabtin. QalUée, pag. 60 et 61.

Il arrivait naturellement que sur ces textes, à un moment donné, un certain sens s'accréditait parmi les théologiens, et qu'une longue habitude lui donnait une sorte de prescription et même de consécration magistrale. Or, qu'on se représente un savant jetant tout à coup, en face de cette opinion passée à l'état de préjugé, une découverte qui, par cela même qu'elle est diamétralement opposée au sens accrédité de la Bible, semble rendre désormais, sur ce point, toute concordance impossible. On ne s'étonnera pas qu'un pareil événement mette en grand émoi le monde des docteurs catholiques. C'est dans des cas semblables que la cour romaine, partageant ces alarmes, et oubliant son incompétence, s'est laissé aller à réprimander le novateur audacieux.

Ce dernier mot rappelle inévitablement à tous les esprits le fait de Galilée. Il convient que nous nous y arrêtions quelques instants, d'autant plus qu'en dissipant les nuages qui l'entourent encore, nous éclaircirons de plus en plus la question générale de compétence.

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