LE FAIT DE GALILÉE
Le fait de Galilée a donné lieu à beaucoup de subtilités. Nous n'avons à traiter ni du carac-
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tère personnel de nUustre astronome ; ni de la nature et de la gravité des persécutions dont il fut l'objet; ni de la prétendue promesse qu'aurait faite Galilée après la sentence de 1616, sinon de renoncer à son système, du moins de s'abstenir de le professer ouvertement; ni du degré de responsabilité du pape Paul V qui approuva cette sentence, non en tant que chef de rÉglise, mais seulement en tant que docteur; ni de l'ardeur que le pape Urbain VIII mit à provoquer le procès de Galilée devant l'inquisition et à dicter aux juges leur sentence de 1633, oubliant ainsi qu'en 1630, il avait fait à Campanella l'aveu confidentiel qu'il y avait lieu de regretter que le décret du 6 mars 1616 eût été porté contre le système de Copernic (1).
Tout cela peut avoir un grand intérêt historique, mais ne jette aucune lumière sur le fond de la question qui nous occupe, à savoir : en quoi;, consista le débat scientifique entre le savant et l'autorité religieuse. Il faut démêler, au milieu des exagérations qui ont été écrites de part et d'autre, soit pour atténuer la responsabilité de la cour romaine, soit pour l'aggraver, ce qui reste d'incontestable; il faut préciser à quel titre l'autorité religieuse prétendait intervenir.
(1) Th. h. Martin, Galilée, pag. 113.
INCOMPÉTENCE SCfENTmQUR BE L'ÉGLISE. 160
§ ier. — A quel titre Tautorîté religieuse prétendait-elle
intervenir ?
Nous nous en tiendrons aux aveux positifs de ceux qui incriminent Galilée pour décharger ses juges : s emparant d'une lettre de Galilée, ils font remarquer qu'il reconnaît que la « congrégation a seulement décidé que l'opinion du mouvement de la terre ne s'accorde pas avec la Bible » et qu'il « n'est pas personnellement intéressé dans le décret. » En effet, le nom de Galilée ne se trouve pas dans le premier décret de la congrégation de l'index, en date du 5 mars 1616, lequel ne nomme, dans sa sentence de condamnation, que Copernic, Diego de Zuniga et le Père Foscarini, disciple de Galilée ; mais ce décret déclarait, en termes généraux et formels, fausse et tout à fait contraire à VÈcriture sainte l'opinion du double mouvement de la terre et de l'immobilité du soleil, et il décidait que cette opinion ne pouvait être ni professée ni défendue (1).
Il est étrange, en présence de cette décision si catégorique du saint-office, devoir Guichardin se plaindre que tout le mal vint de )l entêtement de Galilée qui s'obstinait à prétendre que le système de Copernic n'était pas en désaccord avec la Bible, comme l'enseignait l'inquisition romaine, et qui écrivit mémoires sur mémoires
(1) Th. h. Marxih, GalUée, pag. 75.
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pour le démontrer, mettant en tout cela, dît-il, une extrême vivacité, et faisant « plus de cas de son opinion que de celle de ses amis. »
Que le savant, dans l'amour et même dans l'enthousiasme d'une grande vérité qui lui apparaissait lumineuse, incontestable, ait mis quelque ardeur à la défendre, et même qu'il s'indignât que des hommes sans compétence voulussent lui fermer la bouche, il n'y a pas de quoi s'en étonner ni lui en faire un crime. Ce qui ressort de ces documents, c'est que le saint-office se permettait de déclarer que le système de Copernic ne s'accorde pas avec la Bible, en d'autres termes, que l'opinion que la terre tourne autour du soleil étant incompatible avec TEcriture, cette opinion devait être tenue pour fausse par les catholiques.
La sentence de condamnation personnelle prononcée en 1633 contre Galilée est, sous ce rapport, aussi explicite que celle de 1616 (1).
Sans doute, le saint-office n'examinait pas et ne jugeait pas directement et scientifiquement la question astronomique si la terre tourne, et même il avait bien voulu tolérer, ainsi que l'atteste un décret de 1620, que Galilée enseignât son système comme une pure hypothèse astronomique.
Mais c'est en vain que, pour disculper Tinqui-
(I) Th. h. Mabiin, Qalilifè, pag. 141.
INCOMPÉTENCE SCIENTIFIQUE DE LiGLISfi. 171
sition, on s'empare de ces distinctions qui ne sont que des subtilités. En se permettant de se prononcer, sur la question de concordance, entre cette opinion astronomique et la Bible, la congrégation tâchait de faire indirectement ce qu elle n'avait pas le droit de faire directement. Nous avons montré qu'on ne pouvait confronter ces deux termes : le sens des textes sacrés sur une question scientifique, etlopiniondes savants sur cette même question, sans être en état de se rendre compte de chacun des deux termes, et par conséquent de comprendre et de juger la question scientifique à laquelle ces deux termes se rapportent; ce qui est en dehors de toute compétence ecclésiastique.
Et de fait, les membres du saint-office, préoccupés de cette idée que la Bible ne pouvait se concilier avec le système de Copernic et de Galilée, ne manquaient pas de réfuter les preuves avancées par ces astronomes à lappui de leur opinion. Qu'ils se fussent livrés à cet examen individuellement, s'il s'en trouvait parmi eux qui fussent versés dans cette science astronomique ; qu'ils eussent ensuite traité à leur point de vue la question de concordance, ainsi que le fit le savant, mais trop passionné, jésuite allemand, Scheiner, à l'encontre du système nouveau, rien de mieux ; c'eût été deux opinions humaines en litige, se débattant librement devant le monde gavant, aussi bien la question scientifique pro-
rA LA RÊVOIUTION ET léGUSB.
prement dite, que la question de concordance, ainsi que nous en avons cité des exemples au sujet de la génération spontanée et des jours génésiaques.
Mais intervenir sur ce sujet, comme autorité religieuse, c'était méconnaître toutes les règles concernant la compétence, et torturer arbitrairement l'esprit d'un savant catholique, en mettant, hors de propos, sa conviction de savant en opposition avec sa confiance aux textes sacrés et sa soumission à l'Eglise. Il ne faut pas s'étonner que Galilée, aussi sincèrement catholique que savant convaincu, devant des juges qui prétendaient opposer sa foi à sa science, se soit efforcé de démontrer que son opinion ne contredisait pas la Bible, et qu'il ait apporté une grande ardeur à maintenir ce point de vue.
§ 2. — Galilée, lui-même mal éclairé tur la question
de oompéieaoe.
Mieux éclairé sur les limites de la compétence religieuse, Galilée se fût contenté de récuser ses juges, en disant au saint-offlce : « Vous vous mêlez de ce qui ne vous regarde pas ; » et il eût dédaigné les attaques théologiques du père Caccini, son dénonciateur, du père Lorini dont l'ignorance en ces matières passait toutes les bornes, de l'évêque, non moins ignorant^ Ghe-"*
rardini, et même du physicien Boscaglia et du célèbre cardinal Bellarmin (1).
Il savait bien, comme tout le monde, que ces théologiens et ce tribunal n'avaient aucune compétence directe sur la question scientifique, objet du débat; mais, partageant le préjugé commun, il admettait leur intervention sur la question de concordance, et s'efforçait de convaincre ses juges que cette question de concordance devait se décider en sa faveur.
Pour être complètement dans le vrai et rendre sa position inattaquable, il eût dû, nous le répétons, nier la compétence du saint-office, aussi bien sur la question de concordance que sur la question scientifique directe, ne pas s'inquiéter des alarmes du clergé de son temps, et poursuivre son chemin . Consentir à plaider sa cause devant ce tribunal, c'était en quelque sorte la lui livrer, et s'exposer à ce qu'on l'accusât d'opiniâtreté, lorsque, après la sentence, il persisterait dans une opinion déclarée fausse.
Ce n'est certes pas un reproche que nous entendons faire à l'illustre savant ; d'autant plus qu'il est avéré que, dès 1615, plusieurs années avant son procès personnel, quand les textes de
(1) Voy. dans le livre Galilée^ de M. Th. H, Martin, résumant et complétant tous les travaax antérieurs, les intéressants détails qu^il donne sur ce fameux procès.