CHAPITRE II
MÊMES BÈGLES DE COMPÉTENCE SUB LES QUESTIONS d'hISTOIBE, d'eTHNOGBAPHIE, DE PHILOLOGIE,
Les règles de la compétence sont les mêmes dans les questions d'histoire, d'ethnographie et de philologie : l'autorité religieuse y doit rester étrangère, et l'esprit humain y doit procéder en dehors de toute préoccupation religieuse. M. Renan a raison de dire que « la science a besoin, pour être indépendante, de n'être gênée par aucun dogme (1), » « comme il est essentiel, ajoutet-il, que les croyances morales et religieuses se sentent à l'abri des résultats auxquels la science peut être conduite par ses déductions (2). y»
Ici encore il faut s'expliquer, car, sous les mêmes mots, on pourrait entendre des choses fort diverses. Quelques lecteurs prennent ces paroles en ce sens, que la religion est absolu-
(1) Histoire des langues iMtiques, pag. 418.
(2) Ibid., pag. 449,
INCOftlPÉTENCE SCIENTIFIQUE DE L'ÉGLISE. 181
ment désintéressée dans les résultats des recherches scientifiques ; et il y a quelque raison de supposer que c'est bien là un peu la pensée de M. Renan. Quoique nous ayons, ci-dessus, clairement défini le rôle de la religion en face de la science, et précisé le genre d'intérêt qui peut les rattacher lune à l'autre, comme on ne saurait trop éclaircir un pareil sujet, on nous permettra de rappeler, en y insistant, une distinction déjà faite, et sans laquelle persisteraient tous les malentendus.
§ l^f, — L'Eglise incompétente dans les questions scientifiques, mais non absolument désintéressée.
S'agit-il de méthode et de compétence? M. Renan a doublement raison, et du côté de la science, et du côté de la religion ; car, en fait de méthode comme en fait de compétence, la science et la religion n'ont rien de commun. Le savant n'a d'autre moyen de connaître que sa raison ; la foi reste étrangère à ses investigations ; ni de près ni de loin, elle ne doit intervenir dans son œuvre. M. Renan a raison en outre à un point de vue plus précis, se rapportant au fond même des choses : en ce sens que le domaine de la religion est parfaitement distinct du domaine de la science proprement dite, par la nature des objets dont l'une et l'autre s'occupent respectivement. Le symbole des chrétiens, en particulier,
est complètement étranger, par son fond dogmatique, aux questions relatives à Tordre du monde visible, à la composition chimique des corps, aux lois physiques qui régissent la matière; également étranger à la succession des événements historiques, aux groupements des peuples, aux questions de races, de langues, et généralement à tout ce qui fait partie des sciences humaines. De telle sorte que, quels que soient les résultats de ces sciences, le symbole religieux n'en recevra aucune atteinte.
Soit donc par la méthode, soit par la distinction radicale des deux domaines, la science et la religion marchent parallèlement, respectivement indépendantes, sur deux voies qui ne sont pas destinées à se rencontrer.
Mais tout n'est pas là, on le sait. Si le symbole de foi est hors de cause, il n'en est pas de même de ce livre où les chrétiens croient qu'ont été recueillies les antiques traditions de l'humanité, en même temps que s'y trouvent consignés des faits scientifiques, objet d'une révélation particulière à l'^futeur sacré. Or, par là l'établissement du christianisme a ses racines historiques, et son contrôle indirect dans le récit scientifique de la Bible. A ce double titre, les chrétiens sont intéressés et aux études historiques et aux recherches scientifiques. Sous ce rapport donc la religion et la science sont loin d être indiflférentes lune à l'autre.
Répétons-le, en nous résumant : au point de vue de la méthode, elles doivent procéder séparément et indépendamment, comme absolument étrangères Tune à l'autre; au point de vue delà compétence, lautorité religieuse n'a rien à voir dans le domaine de la science, ni le savant dans l'ordre religieux. Mais une fois l'œuvre scientifique librement accomplie, vient une question d'un tout autre ordre, qui ne laisse pas que d'avoir un grand intérêt : ces résultats scientifiques concordent-ils avec le récit de la Genèse?
Ici encore nous nous expliquons de nouveau et nous précisons : l'autorité religieuse n'a pas à intervenir dans de débat qui reste libre entre les théologiens et les savants. Et quant à ces théologiens et ces savants, ils ne doivent s'aventurer sur ce terrain qu'avec une grande prudence et une extrême réserve. Généralement ceux qui s'occupent de cette confrontation de la Genèse avec les diverses branches, soit des sciences naturelles, soit des sciences historiques, procèdent comme si l'auteur sacré avait entendu donner une théorie proprement dite et complète sur toutes ces matières ; persuadés que les textes du livre saint contiennent la solution de toute chose, ils ont voulu les faire parler à tout prix. Aussi, que d'opinions imaginaires n'a-t-on pas cru trouver dans la Bible, pour en tirer des concordances avec les dernières données scientifiques! Sauf à recommencer le
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lendemain, sur nouveaux frais, des travaux contradictoires, quand de nouveaux progrès scientifiques amenaient des solutions opposées.
§ 2. — Cependant, à part quelques oaf exoeptîonneli, lei solutions scientifiques sont indifférentes au point de vue de la oonoordanoe.
On se serait donné moins de peine, et on aurait évité ces anxiétés théologiques, si l'on avait compris que la ,Bible, ainsi que nous en avons fait plus haut la remarque, ne renferme en aucune façon un ensemble systématique de théories scientifiques. Cela est si vrai, que, parmi les questions qui font l'objet des sciences, il en est un très petit nombre sur lesquelles il soit permis de dire sûrement dans quel sens l'auteur de la Bible a entendu les résoudre. A part donc ces quelques cas exceptionnels, dans tous les autres, quelle que soit leur importance, la solution scientifique en est indifférente au point de vue de la concordance.
Nous en avons donné pour exemple la question de la génération des êtres vivants, et celle des jours genésiaques. On y peut joindre celle qui concerne le mouvement de la terre, car si elle avait été résolue directement et catégoriquement dans la- Bible, on n'aurait pas condamné Galilée.
Réciproquement, il est des questions scientifiques, fort clairement résolues dans la Bible,
telles que des questions d'ethnographie et de philologie, et auxquelles la science ne peut donner de solution qu'à de certains points de vue où la Genèse ne saurait être compromise, que cette solution soit aflBirmative, qu'elle soit négative, et dont, par conséquent, la théologie n'a pas à se préoccuper. M. Laboulaye en fait judicieusement la remarque,'et il en cite deux exemples, l'un pris dans l'ethnographie, l'autre dans la philologie.
Premier exemple. — Question de Vunité ou de la diversité
de la race humaine.
L'une des grandes questions dont s'occupe l'ethnographie, c'est celle de l'unité ou de la diversité de la race humaine. Tous les chrétiens la résolvent dans le premier sens. Il n'est pas de question scientifique qui intéresse à un plus haut degré les théologiens. 11 semble donc qu'ils aient beaucoup à se préoccuper et même à s'alarmer de certains résultats de la science ethnographique, s'appuyant sur la physiologie et l'anatomie de l'espèce. M. Laboulaye fait fort bien observer que l'unité d'organes, de tissu, dans les hommes de toutes les races, établie par la science, ne serait pas plus une preuve péremptoire en faveur de l'opinion qui fait dériver tous les hommes d'un couple unique, que la diversité des races, telles qu'elles existent actuellement