CHAPITRE VI
CES CONCLUSIONS DEMONTEENT l'aBSOLUE INDEPEN- DANCE TEMPOEELLE DU CHEETIEN.
Si ces conclusions sont inattaquables, que manque-t-il à l'indépendance temporelle du chrétien, et que deviennent les préventions qui le représentent entouré d'entraves dans sa vie civile et dans sa vie intellectuelle?
Nous l'avons montré, comme citoyen, maître de ses opinions politiques et de ses actes, dont il n'a à répondre que devant l'autorité sociale. Et, en revendiquant cette pleine indépendance, bien loin de se mettre en révolte contre l'esprit de rÉglise, c'est sur le principe essentiellement
INGOMPBTENGB SCIENTIFIQUE DE L*£GLISB. 191
chrétien de la distinction du temporel et du spirituel qu'il s'appuie, et qu'il fonde l'inviolabilité de sa conscience.
Nous l'avons montré, comme penseur, maître absolu de reculer indéfiniment les limites de la science, marchant devant lui dans ce champ immense de l'observation, un flambeau à la main, non celui de la foi, mais celui de la raison. Qui est-ce qui l'arrêterait dans cette marche ascensionnelle? A quel titre, un savant quelconque, associé à ses recherches, lui dirait-il : « Assez, tu n'iras pas plus loin ; une borne est là, devant toi, posée par une volonté étrangère à la tienne ; tandis qu'il t'est interdit de la franchir< moi, maître absolu de ma pensée, je poursuis ma route, n'ayant d'autre loi intellectuelle et d'autre méthode d'investigation que d'ouvrir les yeux de l'esprit et les yeux du corps, et de constater en toute sincérité et en toute liberté ce que je vois clairement, et tout ce que je vois? »
§ l«r. — L*évîdenoe, la seule loi intellectuelle
Cette borne qu'on veut élever devant le chrétien, est imaginaire. En fait de loi intellectuelle et de méthode, il n'en a point d'autre non plus, que celle posée par le catholique Descartes : Yévidence. Qu'on soit ou non catholique, on voit ce qu'on voit, et aucun voile ne doit s'interposer
\n LA RÉYOLUTION ET L*ÉGLISE.
entre Toeil et l'objet qu'il observe. Aujourd'hui qu'il ne reste plus de doute sur l'incompétence scientifique de l'Église, Galilée se contenterait de dire : « la terre tourne », et la cour romaine se garderait d'intervenir, sachant bien que nul catholique n'aura l'idée de la consulter sur les révolutions sidérales et sur les lois- de la mécanique.
Ce qui est vrai de la liberté scientifique du chrétien, l'est aussi de la liberté politique. Seulement, quant à la liberté politique, la cour romaine, nous l'avons vu dans les chapitres précédents, semble en être encore au point où elle en était, du temps de Galilée, en fait de liberté scientifique. Croyant défendre le domaine de la foi, elle anathématise ceux qui, comme citoyens, réclament la liberté religieuse. Or, en déclinant, là-dessus, la compétence de l'Église, nous prétendons ne pas faire autre chose, par rapport à la politique, que ce que nous aurions eu le droit de faire, du temps.de Galilée, par rapport à la science. Alors, devant la cour romaine affirmant ou niant une opinion scientifique, nous aurions eu raison de résister et de protester; et, en protestant, nous n'aurions pas cessé d'être parfaitement orthodoxe, et même un membre fidèle de la société spirituelle. C'est nous qui serions resté dans la vraie notion de l'Église.
On le comprend aujourd'hui, parce que le
mouvement irrésistible de l'esprit moderne, qui n'est que l'esprit chrétien, a forcé la cour romaine de renoncer à cet empiétement. Il viendra un temps où elle renoncera de même à toute intervention dans la vie des sociétés humaines. En attendant, quand elle outrepasse les limites de sa compétence, quand, au lieu de se contenter de proposer ses doctrines à l'adhésion volontaire des esprits dans la société religieuse, elle prétend les imposer au citoyen, au nom du droit social, nous protestons, comme nous aurions eu le droit de protester avec Galilée. Et nul ne peut prétendre qu'en agissant ainsi nous cessons d'être catholique. En niant la compétence politique de l'Église, nous ne sortons pas plus de la vraie notion de la société religieuse universelle, que nous n'en serions sorti autrefois en niant sa compétence scientifique.
§ 2. — A quoi le réduit le débat
A quoi se réduit en définitive le débat ? A des termes bien simples :
En principe, il a été de tout temps reconnu qu'il y a d'une part un domaine religieux, d'autre part, un domaine politique et un domaine scientifique ; et que le domaine religieux est le seul qui appartienne à l'Église. Or, jamais l'Église n'a prétendu, en principe, qu'elle avait mis-
sion de décider en matière de politique ou de science.
En fait, croyant que certaines solutions scientifiques pouvaient compromettre la foi à certaines vérités religieuses, la cour pontificale est intervenue avec ses habitudes aflSirmatives. Ce fut là son tort, ainsi que Texpérience la démontré, sans compter Tesprit même de son institution, qui condamnait son empiétement.
En politique, il en a été de môme, quand le clergé a cru que certains régimes étaient plus propres que d'autres à l'aider dans son œuvre religieuse. C'est ainsi qu'il a pensé qu'une royauté temporelle, jointe à la souveraineté pontificale, garantirait l'indépendance du saintsiège. C'est ainsi, également, qu'il a pensé, et pense encore généralement, que, dans les sociétés bien ordonnées, l'union de l'autel et du trône est une condition essentielle, qu'on ne peut exclure sans danger pour la religion et pour Tordre social.
Les événements ne cessent de lui donner, chaque jour des démentis sur les deux points.
Le principe est donc pour nous. Et le fait aussi; car déjà le clergé a dû renoncer à plus d'un empiétement.
Le lecteur n'a pas oublié d'ailleurs qu'il a été démontré qu'en se retirant d'un domaine, où des motifs de convenances accidentelles, et même quelquefois des préjugés, l'avaient fait
intervenir, l'Église ne se déjuge pas comme autorité religieuse ; ces matières étant de celles où elle n'a pas de compétence proprement dite, et où, par conséquent, son infaillibilité doctrinale n'est pas en cause.