‹ La Révolution et la Doctrine de l'UtilitéChapitre 101 sur 239 · LES DEUX PROGRESSIONS · texte numérisé non relu

LES DEUX PROGRESSIONS

quoique elle soit inférieure au pouvoir maximum de population, parce qu’elle est cependant le résultat d’une expérience de fait ». Quant à la deuxième proposition, que Malthus tend à laisser considérer comme évidente, il la tire, en fait, d’une série de conjectures accumulées. Supposer que le produit du sol d’un pays quelconque pourra doubler en vingt-cinq ans, c’est accorder « tout ce que n'importe qui peut demander ». Au bout de vingt-cinq autres années, le plus qu’on puisse accorder, c’est que le produit s’accroîtra d’une quantité égale à celle dont il s’est accru dans les vingt-cinq premières années. « Le spéculateur le plus enthousiaste ne peut supposer un accroissement plus grand que celui-là. » La double loi de Malthus présente donc un caractère doublement approximatif : la population, quand elle ne subit aucune entrave, croît au moins en raison géométrique ; la nourriture, dans les même conditions, croit au plus en raison arithmétique. Cest cependant le caractère pseudo-mathématique de la loi, inspiré par l’analogie vague de certaines lois physiques, qui va conférer à la nouvelle doctrine un prestige souverain. « Dans l'esprit de tous les hommes raisonnables, dira vingt ans plus tard Ricardo, le principe que défend Malthus est pleinement établi ® ». « Quant à sa base mathématique, dira Hallam, autant discuter la table de multiplication que de la révoquer en doute %. » Or, l’idée maîtresse de Malthus est peut-être vraie ; mais est-elle si profonde ? estelle si nouvelle ? ne lui est-elle pas commune avec plu-

sieurs de ses prédécesseurs et de ses précurseurs ? La loi de Malthus, au contraire, est certainement fausse. Elle lui est propre. Elle fait sa gloire.

Les idées élémentaires auxquelles le livre de Malthus donne une forme classique, ce sont ces deux idées que l’homme doit acheter son plaisir avec de la peine ou du travail, et que le travail humain ne peut pas suffire à fournir des subsistances abondantes à tout le genre humain; or ces idées avec ce qu’elles impliquent de pessimisme, au moins relatif, appartiennent au fond commun d'idées qui constitue la tradition utilitaire. Si d’ailleurs Malthus les renouvelle, c’est en les faisant rentrer dans une philosophie du progrès; mais l’idée même d’une loi de progrès vient d’être empruntée, par Condorcet et Godwin, à Hartley et à Priestley, précurseurs de la doctrine de l’utilité. On conçoit donc que le principe de population, sous sa forme mathématique, propre à séduire un disciple de Bentham, soit appelé à devenir un des articles du credo utilitaire. En fait, Malthus lui-même est un adepte conscient du principe de l'utilité, dont il emprunte d’ailleurs la formule non à Bentham, mais à Paley ff: « je ne sais, écrit-il dès sa première édition, comment il est possible à quiconque tient le principe de lutilité pour le grand fondement de la morale, d'échapper à cette conclusion que la contrainte morale, tant que nous ne sommes pas en état de faire subsister une famille, est un devoir strict. 5 » Mais le principe de l’utilité est susceptible de recevoir des intérprétations diverses : des trois formes que peut

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