LA MÉTHODE CHEZ JAMES MILL
pas pour lui un récit, mais une description méthodique des phénomènes sociaux et des lois qui les régissent. Il faut que l'historien possède « la connaissance la plus profonde des lois de la nature humaine, fin aussi bien qu'instrument de toute chose », « la plus parfaite compréhension des principes de la société humaine, ou de la voie dans laquelle les lois de la nature humaine poussent l’être humain, considéré à l’état de collectivité, quand il constitue un corps complexe avec d’autres êtres de son espèce », enfin « une claire compréhension du fonctionnement pratique de la machine gouvernementale » ; car, ajoute-t-il, « de même que les lois générales du mouvement sont contrariées et modifiées par le frottement dont l’action peut cependant être exactement vérifiée et produite, de même il est nécessaire que l’historien apprécie correctement les influences perturbatrices que les lois générales de la nature humaine peuvent recevoir de variations individuelles ou génériques, et le compte qui doit en être tenu dans ses prévisions et ses raisonnements * ». Dans ce programme, très admiré par Ricardo *, on voit un essai d’application, à l’histoire générale, de la méthode propre à la nouvelle science économique ; et l’on doit admettre que Mill, dans les longues promenades qu’il aimait à faire avec Ricardo, s’attacha surtout à lui donner des leçons de méthode.
Il convient d'observer, d’ailleurs, que Mill connaissait la littérature économique française. Il connaissait 3.-B. Say personnellement : c’est lui qui le présente à
Ricardo en 1814. Il le connaissait de plus longue date par ses œuvres. Il lui empruntera plus tard, avec quelques modifications, son arrangement de la matière économique, Mais déjà ne doit-on pas supposer qu'il lui empruntait en 1808, dans son Commerce Defended *’, la théorie à laquelle J.-B. Say avait donné le nom de « théorie des débouchés »? C’est de Mill que Ricardo l’apprendra, comme en témoignent ses lettres privées, mais ilen fera honneur à J.-B. Say dans ses œuvres imprimées, dont Mill a toujours surveillé la préparation et la rédaction *. La production des objets est la seule cause qui crée un marché pour les objets produits. Si les objets sont en grand nombre, le peuple est abondamment fourni; s’ils sont en petit nombre, maigrement; dans le premier cas, le pays est riche ; dans le second cas, il est pauvre; mais, dans l’un et l’autre cas, une moitié des biens sera échangée contre l’autre, et, sur le marché, la demande sera toujours égale à l'offre. Développement nouveau de la thèse fondamentale de l'identité naturelle des intérêts ; et J.-B. Say a raison de compter, au nombre des conséquences de la théorie, celle-ci « que chacun est intéressé à la prospérité de tous, et que la prospérité d’un genre d’industrie est favorable à la prospérité de tous les autres ». Démontrée non par un appel à l’expérience, qui pourrait tromper, car les phénomènes économiques sont constamment altérés par l'intervention arbitraire des gouvernements, mais déductivement, en se fondant sur les lois de la nature humaine, à la facon d’un théorème