L'IDÉE DE PROGRÈS
On peut bien dire, en effet, que l’idée d’une philosophie de l’histoire est totalement étrangère à la pensée de Bentham. Elle est fondamentale, au contraire, chez James Mill; et, sous son influence, sous d’autres influences aussi qui furent contemporaines de la sienne, on peut considérer l’économie politique de Ricardo comme étant plus imbue de l’idée d'histoire ou de progrès que ne l’avait été l’économie politique d'Adam Smith. La même différence subsiste toujours, bien entendu, entre les deux penseurs : les éléments de philosophie de l’histoire qui se rencontrent chez Adam Smith sont empruntés par lui à l'observation empirique des faits, tandis que le progrès est conçu, chez Ricardo, comme soumis à des lois, dont la nécessité peut être établie en partant de certaines données simples et constantes. En 1809, dans la « Revue d’Édimbourg », Mill déplorait que les philosophes n’eussent pas encore réussi à se mettre d'accord sur les règles propres à déterminer les principaux degrés de la civilisation %!, et son « Histoire de l’Inde britannique », déjà commencée en 1806, sera peut-être, en majeure partie, un essai pour définir, à propos d’un exemple particulier, les notions de civilisation et de progrès. James Mill pose en principe qu’une nation est civilisée, dans la mesure exacte où l’utilité est l'objet de tous ses efforts * ; et, loin d'employer la connaissance empirique qu’il a obtenue de l’histoire de l’Inde britannique pour déterminer inductivement le mouvement nécessaire du progrès, entre la barbarie et la civilisation, il fait, tout au contraire, de l’histoire conjecturale,
et, le plus souvent, prenant pour point de départ une définition du progrès fondée sur les faits constants de la nature humaine, en déduit quel a dû être, en fait, le progrès de la société hindoue *. — L'idée d’une théorie du progrès, d’une philosophie de l’histoire, est due, selon Stuart Mill, à une réaction contre les idées du xvir1° siècle, contre la philosophie des lumières. L’appréciation est encore erronée: les saint-simoniens et Auguste Comte empruntent à Turgot et à Condorcet leur philosophie du progrès ; et c’est à Condorcet, par l'intermédiaire peut-être de Godwin, au moins autant qu'à Hartley et à Priestley, que James Mill, dès ses premières années de production littéraire, emprunte la doctrine, fondamentale à ses yeux, selon laquelle l'espèce humaine est considérée comme essentiellement perfectible, ou capable de progrès *. L'économie politique est toujours conçue comme une connaissance de lois : mais ces lois ne sont plus seulement des lois statiques, des lois d'équilibre, ce sont encore des lois dynamiques, des lois d'évolution ou de progrès. Elle n’étudie plus, comme chez Smith, « la nature et les causes », mais « la nature et le progrès » des phénomènes économiques. Les deux vérités nouvelles que Ricardo incorpore à l’économie politique, et rend en quelque sorte classiques, sont de l'invention de Malthus : à savoir, la loi de population et la loi de la rente foncière #. Ricardo vient de faire, au début de 1810, la connaissance de Malthus : les deux familles sont en relations d'amitié à partir de 1811 %. À cette époque, James Mill, et vrai-