L’IDÉE DE PROGRÈS
semblablement aussi Ricardo, sont déjà malthusiens, en ce sens qu'ils acceptent le principe de population. Ricardo se servira, en 1815, contre Malthus lui-même, de la loi de la rente foncière, que Malthus vient de formuler. Or, ces deux lois sont des lois de progrès. De sorte qu'à travers son adversaire Malthus, l’idée maitresse de Condorcet se perpétue jusqu’à James Mill et Ricardo : essayons de marquer à la suite de quelles étapes s’est opérée cette introduction, dans l’économie politique utilitaire, de l’idée d’une loi de progrès, ou, si l’on veut, d’une loi d’évolution.
Condorcet avait demandé que, dans l’étude de l’homme, on complétât la connaissance des lois de la nature individuelle par la connaissance des lois de la nature sociale; mais il avait surtout demandé la cons-
titution d’une science, qui étudierait non la coexistence des individus dans une même société, mais la succession des phénomènes sociaux dans le temps. « S'il existe une science de prévoir les progrès de l’espèce humaine, de les diriger, de les accélérer, l’histoire de ceux qu’elle a faits en doit être la base première. » Les préjugés mêmes, les erreurs, seraient justifiés, à chaque époque de nos progrès, d’après les lois générales de nos facultés; et le développement des facultés intellectuelles et morales, suivi de génération en génération dans la masse des individus, présenterait le tableau des progrès de l'esprit humain. « Ce progrès est soumis aux mêmes lois générales qui s’observent dans le développement individuel de nos facultés, puisqu'il est le résultat de :
ce développement, considéré en même temps dans un grand nombre d'individus réunis en société. Mais le résultat que chaque instant présente dépend de celui qu’offrent les instants précédents et influe sur celui des temps qui doivent suivre. » D'où la possibilité, dans les sciences sociales comme dans les autres sciences, de fonder sur l’expérience du passé la prévision « des destinées futures de l’espèce humaine, d’après les résultats de son histoire ». « Puisque des opinions formées d’après l'expérience du passé, sur des objets du même ordre, sont la seule règle de la conduite des hommes les plus sages, pourquoi interdirait-on au philosophe d'appuyer ses conjectures sur cette même base, pourvu qu'il ne leur attribue pas une certitude supérieure à celle qui peut naître du nombre, de la constance, de l’exactitude des observations ? 7 » Malthus discute la théorie du progrès indéfini, et reproche à la formule courante de n'être pas assez complexe pour cadrer avec les faits. L’être humain n’est pas seulement un être doué de facultés intellectuelles et morales : c’est un organisme physiologique, soumis à des conditions physiques d’existence. La population, d’une part, et, d’autre part, les subsistances ne croissent pas suivant la même « loi » : et, du coup, voici une double « loi » de progrès, dont Malthus apporte l’énoncé. Il appartient, d’ailleurs, à l’homme, par le libre exercice de son intelligence, par un effort de « contrainte morale » sur ses instincts, de rétablir l’harmonie entre les deux accroissements.