CONDORCET, MALTHUS, MILL
Mais Condorcet avait-il dit autre chose, et la différence, entre les deux philosophies, en apparence rivales, de Condorcet et de Malthus, ne tend-elle pas à s’évanouir? Telle est bien, semble-t-il, l'opinion qu’émet James Mill, en 1805, dans une note de son édition du livre de Villers. Il a beau déclarer que « les circonstances, dans la constitution du monde, sur lesquelles on a tant insisté, et qui semblent opposées à l'établissement de la félicité ou de la vertu sur la terre, ne prouvent rien », que la tendance « naturelle et constante » de la nature humaine à la perfection ne peut être contrariée que par des causes temporaires et accidentelles, il tient compte cependant des objections de Malthus : il se propose, nous dit-il, de dégager la doctrine de la perfectibilité « des applications erronées qui peuvent en être faites », et se borne à voir, d'accord sur ce point avec Malthus, dans l’idée de la perfection, le grand modèle vers lequel savants et politiques doivent porter, « avec sagesse et discrétion », leur attention, lorsqu'ils tracent ou exécutent des plans pour ladministration des affaires publiques. Bref, le probième est de concilier la loi de perfectibilité avec la loi de population, de voir dans celle-ci . l'énoncé pur et simple des conditions dont il faut tenir compte pour rapprocher l’homme de la perfection. Déjà Malthus, dans la seconde édition de son livre, abordait le problème; et telle sera la grande préoccupation de James Mill, surtout à partir du moment où, vers 1808, il adhérera franchement au
principe de Malthus. Chez James Mill, chez Ricardo, nous aurons l’occasion de retrouver le conflit, toujours renaissant, toujours dissimulé, entre les deux conceptions, l’une optimiste, l’autre pessimiste, du progrès économique.
= De nouveau, cependant, le problème à résoudre se complique, lorsqu’en 1815 Malthus formule une nouvelle loi d’évolution, dérivée en somme des deux premières (puisqu'elle met encore en présence et en conflit l’homme intelligent d’une part, et, d’autre part, la terre, de quantité et de fécondité limitées). C’est la loi de la rente foncière : « on peut poser comme une vérité irréfutable que, toutes les fois qu’une nation atteint un degré considérable de richesse et une densité considérable de population, ce qui ne peut avoir lieu sans une grande chute à la fois des profits du capital et des salaires du travail, la séparation des rentes, comme en quelque sorte attachées aux sols d’une certaine qualité, est une loi aussi invariable que l’action du principe de gravité *. » Or, la loi de la rente foncière va, comme la loi de population, faire partie intégrante de la doctrine économique que professent Ricardo et James Mill.
Dans quelle mesure Malthus doit-il être considéré comme ayant découvert la loi nouvelle ? I est possible, comme l’a dit Buckle, que Hume lait pressentie 4 ; et Anderson, dès 1777, affirme «que ce n’est pas la rente de la terre qui détermine le prix du produit, mais que c’est le prix du produit qui détermine la rente de la terre ».