LES DOCTRINAIRES
qu'il ne lui a transmis une doctrine ; ou même, il lui a moins donné une doctrine qu’il n’a développé en lui le penchant doctrinal, et fait de lui un
doctrinaire.
L'ÉDUCATION DU PEUPLE
La question de savoir, écrit James Mill dans Particle qu’il consacre, en 1818, à l’ « Éducation », dans le Supplément de l'Encyclopédie britannique, à quel degré les qualités utiles de la nature humaine sont, ou ne sont pas, soumises au pouvoir de l’éducation, est une des plus importantes. Suivant Helvétius, si on laisse de côté le nombre relativement restreint des individus qui naissent incomplets et manifestement inférieurs à la moyenne, on peut regarder les hommes comme étant, en grande majorité, également susceptibles d’excellence mentale, et découvrir lés causes remédiables de leurs inégalités. Helvétius seul assurément est de cet avis; mais, dit James Mill, « Helvétius, à lui seul, est une armée » ‘. Bentham lui-même était un disciple d’Helvétius ; il avait, d’ailleurs, déjà, en 1797, dans son « Administration des Pauvres », abordé le problème péda-
gogique, et, traçant un programme d'éducation populaire, préconisé la méthode, inventée par le D' Bell, de l’enseignement par moniteurs ?. Mais c’est à partir de 1808 que cette partie de la doctrine de Bentham va prendre tout son développement : James Mill est né propagandiste, et, si l’éducation, comme le veut Helvétius, est toute-puissante pour former les caractères, l’éducation est donc l'instrument à employer pour convertir la nation à la morale de l’utilité.
James Mill essaya sur la personne de son fils aîné, John Stuart, la première vérification expérimentale de la théorie d’'Helvétius. Stuart Mill, né en mai 1806, avait deux ans lorsque son père fit la connaissance de Bentham ; et c’est l’année suivante qu'il entreprenait, sur un plan systématique, l'éducation de son fils*. « C’est un fait, que les premières successions de phénomènes auxquelles nous sommes habitués forment les premières habitudes, et que les premières habitudes sont le caractère fondamental de l’homme. La conséquence est très importante, car il suit qu’à peine l’enfant, ou plutôt l'embryon, commence à sentir, le caractère commence aussi à se former; et que les habitudes qui sont alors contractées sont les plus générales et les plus actives de toutes. Donc l’éducation, ou l’art de former les habitudes, doit commencer, autant que possible, avec la naissance de la sensation elle-même; et il n’est pas de période où une extrême vigilance soit de plus d’importance que celle-là. » Nous voyons, en conséquence, James Mill s'emparer de la direction intellectuelle de
son fils, aussitôt que possible. En 1809 (Mill ne songe-t-il pas à faire suivre par son fils l’exemple de Bentham, dont les études classiques avaient commencé à un âge presque aussi précoce ?) John attaque l’étude de la langue grecque, avec les Fables d'Ésope et l’Anabase, et de l’arithmétique, en même temps qu’il lit, pour se distraire, des livres d’histoire et des ouvrages « qui montrent des hommes d'énergie et de ressource, dans des situations exceptionnelles, luttant contre les difficultés, et les surmontant ». — Puis commence le second cycle de ses études. À huit ans, il apprend le latin. Il étudie bientôt la Rhétorique d’Aristote, « le premier traité expressément scientifique sur un sujet moral ou psychologique qu'ileût encore lu »,et que son père lui fait étudier avec un soin particulier, puis résumer sous forme de tableaux synoptiques. Il apprend en même temps, au cours de ce deuxième cycle, la géométrie élémentaire et l’algèbre, le calcul différentiel et d’autres parties des mathématiques transcendantes, enfin des manuels de science expérimentale, et en particulier de chimie. Son père le dispense à peu près de la composition latine, tout à fait de la composition grecque, mais l’exerce à écrire en vers anglais, — pour deux raisons : l’une, que certaines choses s'expriment mieux, et avec plus de force, en vers qu'en prose, ce qui est un réel avantage; l’autre, que les hommes attachent en général aux vers plus de valeur qu’ils n’en méritent : en raison de quoi il vaut la peine d'acquérir le pouvoir d’en écrire. — Entin, à
douze ans, Stuart Mill entre dans le troisième et dernier cycle de son instruction : il ne s’agit plus maintenant d'acquérir les instruments auxiliaires de la pensée, mais les pensées elles-mêmes. Chose caractéristique : Stuart Mill ne devait connaître que plus tard, après l'achèvement complet desonéducation, les œuvres mêmes de Bentham..’ Son père n’avait pas voulu que John Mill acceptât les idées de Bentham sans examen, simplement parce qu’elles émanaient de l’ami vénéré de son père, que le benthamisme devint pour lui une sorte de croyance religieuse, d”’ « ipsedixitisme » ou de « dogmatisme », au sens péjoratif que Bentham avait donné à ce mot. Il ne travailait pas moins, de toutes ses forces, à faire de Stuart Mill, par une voie plus ardue, le type du penseur, du citoyen, de l’homme selon la doctrine d’Helvétius et de Bentham. Stuart Mill étudiait la logique dans l’Organon d’Aristote, dans quelques-uns des traités latins sur la logique scholastique, enfin dans la Computatio sive logica de Hobbes. En 1819, il passait à l'étude de l’économie politique (le livre de Ricardo était déjà vieux de deux ans), appliquait l’art de raisonner à l'étude du mécanisme des intérêts, à ce qu’on a appelé la dogmatique de l’égoïsme. Autant que le plan des études, la méthode d'enseignement était originale. Admirateur des philosophes grecs et en particulier des socratiques, James Mill pratiqua avec son fils la méthode maïeutique. Se proposant, à un degré peut-être même exagéré, d'éveiller l'activité des facultés en amenant l’élève à tout découvrir par lui-même, il donnait ses explications
non avant, mais après que son fils avait senti toute la gravité des difficultés. « Non seulement, dit Stuart Mill, il me donna une connaissance exacte de ces deux grands domaines — la logique et l’économie politique — dans les limites où on les connaissait à cette date, mais il fit de moi un penseur dans ces deux ordres d'idées. » Ayant des principes pédagogiques personnels sur toutes les matières enseignables, même sur l'art de la lecture à haute voix, James Mill les essaie sur son fils. Il expérimente sur lui la méthode de l’enseignement par moniteur ; et John Mill, à mesure qu'il apprend le latin, l’enseigne à ses frères et sœurs, ce qui constitue pour lui un moyen supplémentaire de l’apprendre.
En 1820, John Mill, par un voyage à Paris, clôt, à l’âge de quatorze ans, la période de son instruction première. Dans Hyde Park, la veille de son départ, son père lui fait faire une dernière et solennelle promenade ; 1l lui révèle qu’il a reçu une éducation propre à le singulariser parmi les hommes. Ce qu’il sait de plus que les autres ne doit pas être attribué à son mérite personnel, mais à l’avantage exceptionnel et accidentel d’avoir eu un père capable de l’instruire et disposé à y consacrer la peine et le temps nécessaires ; il ne doit pas être fier d’en savoir plus long que les autres, moins favorisés; le déshonneur pour lui serait de n’en pas savoir davantage’... Éducation systématique, et dont aussi bien le caractère artificiel était en partie voulu — on ne peut faire une expérience sans
recourir à des artifices, sans isoler le phénomène à observer, afin d'éviter l'intervention de toute action perturbatrice, — mais en partie involontaire aussi. Car James Mill aurait voulu faire de son fils à la fois un homme de pensée et d’action : mais suffisait-il, pour atteindre le second but, de lui faire lire des récits de vies énergiques et d’actions héroïques® ? — L'éducation de John Mill est un sujet perpétuel de conversation pour les amis de Bentham : on discute là-dessus dans la boutique de Francis Place. « Wakefield, écrit Place à James Mill, croit aux penchants innés, et est si pleinement satisfait de la vérité de sa théorie qu’il s’attend à voir les penchants innés de votre John éclater tout à l’heure et former son caractère. Je défends contre lui cetle thèse que les enfants ont, en général, des organisations assez semblables pour pouvoir, avec une direction convenable, être rendus, à très peu de chose près, également sages et vertueux?. » Si nous nous en rapportons au témoignage de Stuart Mill!°, les faits auraient donné raison aux disciples d’'Helvétius contre les partisans des penchants innés; et, certes, nul ne donne plus que lui l'impression d’une personnalité fabriquée. Stuart Mill, c’est bien l’œuvre de James Mill travaillant sur le modèle proposé par Bentham. Cependant, quoique James Mill ait réussi à faire de son fils un citoyen, un penseur sinon éminent, du moins éminemment utile, on devine chez Stuart Mill une nature première, sentimentale et presque religieuse, qui n’est pas faite pour le système purement intellectuel et abstrait qu’on
lui a, dès l'enfance, imposé, et qui, sans cesse, essaie de réagir.
Mais James Mill, disciple de Bentham, et qui s’érige, pour ainsi dire, en premier ministre de son maître, ne borne pas ses eflorts à cette expérience isolée de pédagogie individuelle. Bentham et lui (et Bentham par son intermédiaire) entrent en rapports, aux environs de 4810, avec les philanthropes, religieux ou irreligieux, qu’obsède, vers cette époque, l’idée de réformer l’humanité par la pédagogie. Ils sont nombreux : Bentham, et surtout James Mill, qui met en œuvre les idées de Bentham, ne se distinguent des autres que par une conscience plus éclairée des principes sur lesquels ils se fondent, jointe à plus de bon sens et de ténacité dans l’action.
La tradition d'Helvétius se perpétue, à côté de Bentham, avec Robert Owen, à qui elle a été transmise par William Godwin. Owen nie les idées de liberté, de responsabilité, de mérite et de peine, et veut réformer l'humanité, faire le caractère humain, en plaçant les individus, dès leur naissance, dans certaines conditions sociales qu’il réalise lui-même artificiellement dans son usine modèle de New-Lanark. En 1813, Bentham devient actionnaire de ce fameux établissement, que dirigent alors Robert Owen et William Allen‘!. Romilly l’exhorte à la prudence, l’avertit qu'Owen est un fou? Non, répond Bentham, Owen n’est pas fou simpliciter, il est seulement fou secundum quid ; et Benitham lui-même ne s'est-il pas vu traiter de fou, aux temps du Panopticon ? Bentham, si souvent malheureux dans ses avances de