RÉSISTANCES CLÉRICALES
trop pauvre pour payer son instruction, il est nécessaire que l’État intervienne pour donner le branle à l’entreprise. Pour éviter que l’État abuse des pouvoirs qui lui sont confiés et établisse une sorte de despotisme intellectuel, une garantie suffit: la liberté de la presse. « Donnez, sur n’importe quel point du globe, un peuple qui sache lire et une presse qui soit libre, — et les préjugés sur lesquels se fondent les mauvais gouvernements disparaîtront graduellement et silencieusement». Et il se déclare disposé, quoique avec quelques hésitations, à désirer que l’État vienne en aide à cette grande œuvre, du moins en ce qui concerne l'érection des maisons d’école, et la fixation des faibles traitements suffisants, et strictement suffisants, pour assurer la résidence d’un maître, choisi par les chefs de famille du district et principalement payé par les élèves. Une chose, en tous cas, est certaine et se démontre par «l’analyse des idées » : c’est que l’universalisation de l’instruction est bonne en soi. Si l’éducation consiste à communiquer l’art du bonheur, et si l’intelligence se compose de deux parties, la connaissance de l’ordre des événements de la nature d’où dépendent nos plaisirs et nos peines, et la sagacité qui découvre les meilleurs moyens d'atteindre les fins, la question de savoir si le peuple doit recevoir une éducation se ramène à la question de savoir s’il doit être heureux ou misérable. On objecte que, pour produire les aliments et autres objets de première nécessité, il faut qu’une grande partie du genre humain soit condamnée au travail, et par suite,
faute de loisirs, à l’ignorance. Mais «c’est une chose aujourd’hui presque universellement reconnue, qu’il est désirable à tous égards que la grande masse du peuple ne soit pas misérablement pauvre ; que, lorsque le peuple est misérablement pauvre, toutes les classes sont vicieuses, toutes haïssables, toutes malheureuses. Si les hommes sont relevés au-dessus de la misère, au point d’être capables de vertu, quoiqu'il leur soit encore nécessaire de gagner leur pain à la sueur de leur front, ils ne sont pas liés à un travail assez incessant pour n'avoir pas le temps d’acquérir quelque savoir, et d'exercer leur intelligence ». C’est encore l’inspiration de Malthus : Mill semble pourtant compter sur la diminution de la misère pour augmenter laptitude à l'instruction, alors que Malthus comptait sur le progrès de l'instruction pour diminuer la misère. — Mais, pour
que l’enseignement soit universel, il faut qu'il soit
neutre. Ainsi le conçoivent les écoles lancasteriennes. Or, voici qu'un groupe d'individus veut supplanter ces écoles, parce qu’elles s'ouvrent à tous, sans distinguer entre les confessions, sans donner d’enseignement confessionnel. L'Église, après avoir si souvent reproché aux sectes leur intolérance, devient sectaire à son tour. James Mill fournit aux partisans des écoles lancasteriennes leurs arguments classiques. Le système angjlican est financièrement dispendieux : «exclusif», « restrictif », il impose l’érection de deux écoles où une école suffirait. Dire que l’Église est en danger si tous les enfants des classes laborieuses sont élevés dans des
L’IRRÉLIGION DES BENTHAMITES. 269
établissements ouverts à tous, c’est avouer imprudemment qu'elle est perdue dès qu’elle se trouve sur un pied d'égalité avec les autres confessions. La doctrine de l’alliance de l’Église et de l’État est condamnée par l'opinion, avec la notion qu’elle implique d’un clergé, d’une corporation de prêtres, à qui des pouvoirs politiques sont confiés !.
C'est au cours de cette polémique que s’accuse le caractère anticlérical et irréligieux de l’école de Bentham. — Bentham, libre-penseur au xvur° siècle chez lord Lansdowne, dans un milieu dont l’incrédulité scandalisait Priestley, se retrouve libre-penseur, en alliance cette fois non plus avec une aristocratie dédaigneuse des superstitions plébéiennes, mais avec le parti populaire. James Mill, avant d’avoir connu Bentham, était-il déjà irréligieux, au sens où il allait le devenir? Quoiqu’il eût volontairement renoncé à la carrière ecclésiastique, la chose est douteuse, en dépit d’une assertion de Stuart Mill. Une tradition de famille, recueillie par Bain, veut que ses vues irréligieuses n’aient pris une forme arrêtée qu’en 1808 et 1809: Mill aurait été converti à l'irréligion, non par Bentham, mais par Miranda, ancien général de la Révolution française, et général révolutionnaire dans l'Amérique du Sud*. La querelle des Écoles pour tous brouille décidément Bentham, James Mill, et tout le groupe, avec l’Église.
En 1818, Bentham publie son Church of Englandism, and its Catechism examined *, dans lequel il trace le programme d’un christianisme moral simplifié à l’extrème ; et c’est
vers le même temps qu’il rédige son Not Paul but Jesus, publié en 4823 seulement, dans lequel il s’attache à démontrer que Paul était un imposteur, un ambitieux, que sa doctrine est, sur presque tous les points, en divergence avec la doctrine de Jésus, qu’il est le véritable Antechrist*t. — Mais l'expression la plus directe de sa philosophie antireligieuse est contenue dans le petit ouvrage intitulé : « Analyse de l’influence de la religion naturelle sur le bonheur temporel de l’humanité »°?, publié en 1822: le jeune George Grote, qui a fait en 1818, par Ricardo, la connaissance de James Mill, et, par James Mill, la connaissance de Bentham, s’instituera cette fois, sous un pseudonyme, rédacteur des papiers du maître. Tout comme, vers la même époque, Bentham fondait une classification des sciences sur la considération de leur utilité relative, de même, dans ce petit ouvrage, il apprécie la valeur de l’idée religieuse au point de vue de l’utilité, distinct du point de vue de la vérité. « Si les raisonnements qui suivent paraissent concluants, on se fera une idée du profit ou du dommage que l’influence de la religion naturelle apporte dans le monde. Quant à la question de savoir si les doctrines renfermées sous cette dénomination sont vraies ou fausses, c’est un point que je n’ai pas l’intention de toucher ». Fausses, elles pourraient être utiles; vraies, elles pourraient être dangereuses. D’ailleurs, « le plus ardent partisan de la religion naturelle ne saurait nier que son influence n’ait produit, au moins de temps en temps, de mauvais effets. Aucun