LA € RELIGION NATURELLE
de ses adversaires n’oserait nier qu’en d’autres circonstances elle n’ait produit de bons résultats. La question se ramène donc à une comparaison de la grandeur, du nombre et de la proportion de ces divers effets » ?7. Bentham applique donc, à estimer l'efficacité de l’idée de peines et de récompenses posthumes, les règles de son arithmétique morale. « Tous les motifs sont des attentes, soit de plaisir soit de peine. La force avec laquelle toutes les attentes agissent sur le cœur de l’homme varie suivant qu’elles diffèrent par l’un des caractères suivants : l'intensité, la durée, la certitude, la proximité. Voilà les quatre éléments de valeur qui constituent et mesurent la force relative des motifs surhumains ». Or,on nous dit bien que les plaisirs et les peines posthumes sont doués d’une durée et d’une intensité infinie; mais c’est une infinité qu'on leur confère par une fiction, afin de faire contrepoids à leur manque réel de proximité et de certitude. Heureusement, car, « si l’effet effrayant produit par les attentes réellement créées dans l'esprit se rapprochait de celui des tableaux de fantaisie, si le manque de certitude et de proximité se trouvait compensé, de sorte que les attentes d'avenir posthume demeurassent seules en pleine possession dé l’esprit, leur influence entraïnerait nécessairement la perte de la raison et le sacrifice complet de toute jouissance ici-bas ».
Observons que la dialectique de Bentham présente toujours le même caractère : elle emprunte aussi peu d'éléments que possible à lobservation empirique. Ge
Sr) LE RADICALISME PHILOSOPHIQUE.
n’est pas à l’histoire que Bentham demande des arguments contre les religions, examinées en détail. IL définit la religion a priori, et cherche quelles sont les conséquences nécessaires de la religion ainsi définie. La religion qu'il discute, c’est, il nous en prévient, la religion naturelle, non la religion révélée; et on serait tenté de voir ici l'emploi d’une tactique courante chez les polémistes irréligieux, lorsqu'ils s'adressent à un public religieux : « si notre étude actuelle, écrit effectivement Bentham, démontre que la religion naturelle a produit une somme de mal temporel, qui excède de beaucoup le : bien temporel, elle démontrera d’une façon encore plus convaincante la nécessité d’une révélation qui en corrige ct en combatte les mauvais effets ». Mais la méthode de Bentham est plus subtile. Il nese contente pas d’opposer la religion naturelle à la religion révélée, comme une religion simplifiée, débarrassée des croyances particulières et des preuves historiques accidentelles que lui ont ajoutées, d’un côté ou de l’autre, les révélations diverses : il propose de la religion naturelle une définition originale. Par le mot religion, il entend « la croyance à l’existence d’un Être tout-puissant, qui dispense des peines et des plaisirs aux hommes pendant le cours d’une existence à venir d’une durée indéfinie » ; et c'est de cette notion abstraite de toute-puissance qu’il cherche à déduire les conséquences qui suivent logiquement, dans l’ordre pratique. La thèse de Bentham, c’est que «la religion naturelle pure conduit infailliblement ses fidèles à attribuer à Dieu un caractère de