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LA (RELIGION NATURELLE

caprice et de tyrannie, en même temps qu'ils lui adressent toutes les épithètes d’éloge et de vénération que contient leur langue ». Ce sont les religions révélées (Bentham parle ici sincèrement et sans artifice de polémiste) qui, pour éviter le scandale d’une pareille conception, ont travaillé à représenter Dieu comme une Providence se proposant pour fin le bien de l’ensemble, comme un juge bienfaisant, non comme un despote. Mais pourquoi un juge humain est-il bienfaisant ? Parce qu'il exerce un pouvoir délégué, parce qu’il est dépendant et responsable. Au contraire, à moins d’une révélation, Dieu ne peut être considéré que comme méchant, puisque son autorité est absolue.

Nous possédons dès lors, le moyen d'évaluer les dommages qui résultent d’une pareille croyance, pour l'individu considéré en soi, souffrances sans profit ou privations inutiles. Car « voulez-vous fournir la preuve de votre attachement à Dieu, en face de vos semblables, de façon à les convaincre ? Sachez qu’un seul genre de témoignage peut les convaincre: imposez-vous de la peine; et si vous voulez réduire au silence les soupçons qui pourraient s'élever quant à la nature de vos motifs, il faut que la peine dont vous ferez choix ne suggère pas la plus faible idée d’une récompense indépendante ». Faut-il énumérer les conséquences funestes de l’idée religieuse? Censure des plaisirs par des scrupules préalables et par des remords subséquents. Terreurs indéfinies, pouvant, comme en témoigne l’expérience, conduire à la folie. Dégradation de l’intelligence, du moment où,

par-l’admission de « croyances extra-expérimentales» , nous séparons la croyance d’avec l’expérience, du moment où, érigeant la croyance en mérite, l’incrédulité en crime, on nous donne d’autres motifs de croire ou de ne pas croire que la considération des preuves intrinsèques : « si donc la récompense a un effet, c’est d’entraîner l’homme à croire sur des preuves insuffisantes ; si le châtiment influe, c’est en le détournant de l’incrédulité appuyée sur une réfutation suffisante ». Enfin, conséquences sociales funestes, la religion est dommageable « non seulement au croyant lui-même, mais encore aux autres par lui ». Elle crée, au sein de la société, des antipathies factices entre hommes qui croient et hommes qui ne croient pas, entre hommes qui pratiquent et hommes qui ne pratiquent pas, ou encore entre hommes qui pratiquent d’une façon et hommes qui pratiquent d’une autre. Son pire effet, c’est ce qu’on pourrait appeler d’un seul mot le « cléricalisme », ce que Bentham appelle la « création d’une classe irrémédiablement opposée aux intérêts de l'humanité », composée des hommes qui sont tenus, dans l'hypothèse religieuse, pour capables d'interpréter les interventions surnaturelles de la main céleste. Lés prêtres sont dès lors naturellement portés à s’allier aux chefs de l'État, car l’État et l’Église sont deux corps qui ont « un intérêt irrémédiablement opposé à celui de la collectivité, et tous les intérêts sinistres ont une tendance naturelle à se coaliser et à unir leurs efforts, puisque c’est pour chacun d’eux un moyen de s’assurer plus complètement

OPINIONS DË JAMES MiLL. 9275

et plus aisément la possession de l’objet qu’il poursuit. Mais entre l'intérêt particulier d’une aristocratie au pouvoir et celui d’une classe sacerdotale, il semble qu'il y ait une affinité et une concordance parfaites; chacune de ces classes fournit à l’autre : l’une, la force physique, l’autre, l’ascendant moral. »

James Mill partage, en matière religieuse, l’intransigeance de celui dont il a choisi de faire son maitre. Il élève son fils dans l'ignorance de toute idée religieuse. Il tient pour impossible logiquement soit d'affirmer soit de nier l’existence de Dieu ; et l’une de ses bizarreries intellectuelles, c’est sa sympathie pour l’hypothèse manichéenne : car ce qui lui paraît intolérable, c’est d'attribuer à Dieu la création d’un univers où le mal abonde. « Je lui ai cent fois entendu dire, raconte Stuart Mill, que tous les siècles et toutes les nations ont représenté leurs dieux comme méchants, selon une progression toujours croissante, que l’humanité a continué d’ajouter trait sur trait jusqu’au moment où elle atteignit le plus parfait idéal de scélératesse que l'esprit humain puisse imaginer, lui donna le nom de Dieu, et se prosterna devant lui. Il considérait ce nec plus ultra de la scélératesse comme ayant pris corps dans ce que l’on présente communément à l’humanité comme constituant la croyance chrétienne. * » Au fond, pour Bentham et James Mill, les opinions anticléricales se confondent avec les opinions démocratiques ; ils concoivent le rapport de l’homme à Dieu comme le rapport de lPopprimé à l’oppresseur, la religion comme

la servilité du faible envers le tout-puissant, de l’esclave envers le tyran. Dans l’argot du groupe, « calotin » se dit Cjuggical », du char de Juggernaut, sous les roues duquel les fidèles de Dieu se font écraser, dans les Indes. ?

Nombreux sont, d’ailleurs, autour de Bentham, les publicistes qui scandalisent, à cette époque, l'opinion par prédication de l’athéisme. C’est le moment précis où, à la propagande déiste qui répandait le livre de Thomas Paine, sur | « Age de la Raison », succède la propagande : proprement athée. Bentham fait, probablement par Wooler, directeur du Black Dwarf, et éditeur du « Catéchisme de la Réforme parlementaire », la connaissance de Richard Carlile, dont le premier exploit a été le colportage clandestin du Black Dwarf, après lHabeas Corpus Act de 1819. Bentham a également collaboré au Reformer’s Register de Hone, et c’est Hone qui, en 1817, inaugure la publication de ses ouvrages blasphématoires et antichrétiens avec sa « Litanie Politique », illustrée par Cruikshank, où il parodie la litanie, le credo de saint Athanase et le catéchisme anglican, et qu’imprime Carlile. En 1818, Richard Carlile publie les œuvres théologiques de Paine ; alors commence cet internement de sept années dans la prison de Dorchester, où vont successivement le rejoindre, en 1821, sa femme, puis sa fille, et d'où il réussit cependant, grâce à des collaborations diverses, à poursuivre sans arrêt la publication de son périodique, le « Républicain ».L’emprisonnement de Carlile soulève une fois de plus la question de la liberté d'opinion: Carlile, entré déiste dans sa

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