BENTHAM ET ROMILLY
la réforme juridique, ou plus exactement de la réforme du droit criminel *. Déjà, en 1807, Romilly avait introduit un projet de loi, conforme aux idées de Bentham, pour diminuer les conditions inégales que le droit anglais impose à la transmission des biens mobiliers et des biens fonciers *!; et déjà, en déposant le projet, Romilly avait défini quelle conception, opposée à la conception benthamique, il se faisait d’une politique de réformes : il ne faut point prendre pour point de départ un principe simple, et en tirer certaines conséquences, qui se trouveront vraies sans considération de temps ni de lieux, mais il suffit d'adapter constamment les lois à l’état changeant des mœurs et de la civilisation. L'influence de Bentham sur Romilly n’en à pas moins été directe et profonde: jamais fiation d'idées ne fut plus facile à suivre.
En effet, quoique Romilly paraisse s'être antérieurement occupé des réformes à apporter au droit pénal anglais ®, c’est à partir du moment où il fait, à Bowood, la connaissance de Bentham, qu’il s'intéresse d’une manière continue à cet ordre de sujets. L'amitié de Bentham et de Romilly, plus lente à se former que celle de Bentham et de Dumont, ne cesse de gagner en intimité ®. De la part de Romilly, c’est un dévouement sans borne, « l’affection presque filiale qu’un pupille éprouve pour son tuteur » *, C’est Romilly qui a autrefois communiqué à Dumont les manuscrits de Bentham, qui a pressé Dumont, sans relâche, de les publier : il a même songé un instant, après la publica-
tion française, à entreprendre la traduction anglaise de l'ouvrage ®. Romilly, avocat célèbre, beaucoup plus répandu que Bentham, est son intermédiaire régulier avec les milieux politiques, communiquant à l’Attorney général, en 1801, un travail de Bentham *, servant encore d'’intermédiaire, en 1807, lors de la réforme des cours de justice écossaises. — Bentham, dans ses entretiens avec Bowring, parle avec un certain dédain de l’œuvre de Romilly, de ce qu’il appelle ses «reformatiuncules », ses «réformes en miniature »; «si ellesavaicnt été considérables, elles auraient rencontré la résistance de toute les forces de lord Eldon ** ». Et sans doute Romilly ne réclame que des réformes de détail;
cependant, lorsqu’à Cowes, en 1807, il prend la réso-.
lution de présenter deux bills tendant, le premier à donner aux cours criminelles le pouvoir d’indemniser les prévenus acquittés, le second à adoucir la sévérité du code criminel, c’est bien l'ami et le disciple de Bentham qui entre en scène. Dumont vient de lui apporter le manuscrit de la « Théorie des Peines », et les lettres privées de Romilly témoignent de l’impression profonde qu'a produite sur lui la lecture de cet ouvrages. C’est donc bien certainement de Bentham que Romilly s'inspire, lorsqu'il déclare évident entre tous ce principe, que c’est la certitude, beaucoup plus que la sévérité des peines, qui les rend efficaces *”. Il semble néanmoins éviter systématiquement de nommer Bentham, préfère invoquer l’autorité de Blackstone, « le grand commentateur » ’, ou de Beccaria {!. Il semble même
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prendre à tâche de bien distinguer entre son point de vue et le point de vue de Bentham. « Ce serait, dit-il, une bien belle chose, que la loi pût être faite de telle manière qu’une peine définie fût proposée pour chaque délit individuel, sans rien laisser à la discrétion de ceux par qui la loi était administrée. Mais la chose serait fout à fait impraticable ? ». Son grief contre le droit pénal anglais, c’est qu’il n’est plus appliqué, que, par conséquent, il est en contradiction avec les mœurs; or, C’est discréditer la loi de donner constamment raison aux mœurs contre la loi: il faut mettre les lois en harmonie avec les mœurs. Le succès vient-il du moins récompenser tant d’opportunisme ? En aucune façon : les tentatives faites par Romilly, de 1808 à 1815, pour abolir quelques félonies capitales, avortent avant de quitter soit les Communes, soit les Lords.
On comprend, dès lors, pourquoi Romully ne remplit pas les conditions nécessaires pour être le disciple idéal de Bentham. C’est un modéré, un conservateur, un opportuniste: en relation avec les milieux gouvernementaux, il ne saurait être, malgré tout le respect que lui inspire son ami, en complète sympathie de sentiments et d'idées avec Bentham méconnu, isolé, mécontent, révolutionnaire. Il a constamment pesé sur Bentham pour l’inviter à tempérer sa violence. IL la empêché de publier, en 1793, son ZJruth versus Ashurst, en 1802 sa lettre au duc de Portland, en 1809 ses Elements of Packing. Il voudrait obtenir de Bentham, É en 1818, qu’il suspende l'impression, puis la vente du
Church of Englandism : « le sujet est traité avec tant de légèreté et d'irrespect que le livre ne peut manquer de choquer quiconque a le moindre sentiment religieux. » Mais, à cette date, et pour la première fois, l'influence de James Mill est trop forte et prévaut sur celle de Romilly#. D'ailleurs, Romilly est le contemporain de Bentham: lumière du barreau anglais, il est plus illustre, plus populaire que Bentham, — James Mill présente, à la différence de Romilly, toutes les qualités requises pour devenir le disciple, on pourrait dire
l’apôtre de Bentham. Il est de vingt-cinq ans plus jeune.
Il est l’obligé de Bentham. Journaliste et homme de lettres, il n'appartient encore à aucun corps constitué. D'un tempérament agressif et militant, il n’a pas tenu à lui que les Elements of Packing ne fussent publiés; mais l'avis de Romilly a prévalu encore une fois.
Il s’institue, à côté de Dumont, avec le même zèle,
mais avec l’entêtement systématique qui lui est propre, le metteur au net et l'éditeur des manuscrits du maître. Dès 1803, Bentham est occupé à une tâche nouvelle, la théorie des preuves judiciaires ; en 1804, il considère, dans une lettre à Dumont, son travail comme à peu près terminé‘. Mais il manque, comme à son ordinaire, de l’esprit de suite nécessaire pour terminer. D’autres occupations le distraient, la question de la réforme des tribunaux d'Écosse détourne son attention #. Cest alors qu'intervient James Mill; et James Mill possède, au plus haut point, précisément, le génie de la ténacité. A partir de 1808, nous voyons