FORD ABBEY
Bentham; et ce dernier reçoit finalement, en 1813, une indemnité de 23.000 livres. Il redevient un homme riche, et va recommencer à dépenser son argent imprudemment, non seulement en expériences réformatrices et philanthropiques, mais aussi pour son agrément personnel. En 1814, il loue, et continuera à louer pendant quatre ans, jusqu'au moment où recommenceront pour lui les embarras d'argent, le château de Ford Abbey, dans le Devonshire. Le contraste du vieux philosophe radical avec la somptueuse habitation féodale divertit tous ses amis, qui nous ont laissé de nombreuses et abondantes descriptions de l'édifice ®. Bentham y jouit d’un bonheur pur. « C’est un théâtre de grande félicité pour un nombre, et un nombre assez considérable, de gens. On n’y entend pas un mot de colère. Mrs. S. (lintendante) gouverne comme un ange, Les voisins tous cordiaux au plus haut degré, même quand on ne leur rend pas visite. Musique et danse, quoique je déteste la danse. Des hommes doux et simples s’y réunissent. Des foules viennent danser, Mrs. S. en tête.» La réalité est plus austère, et correspond assez mal à cette description exaltée d’un lieu de délices. Le château, pendant les mois d’été que Bentham y passe, ressemble à un monastère laïque, où les heures d’étude, de repas, de promenade, sont fixées pour tous, pour Bentham et ses secrétaires, pour James Mill, sa femme et ses enfants, pour Francis Place en 1817 et 1818. Le maître travaille jusqu’au diner ; il déjeune seul, et écoute, en déjeunant, la lecture du Morning Chronicle. Pendant ce temps, James
Mill, levé dès six heures, se partage entre son « Histoire de l’Inde britannique » et l’éducation de ses enfants. Puis, après le diner, vient l’heure des promenades et des conversations, les hôtes se relayant, de jour en jour, pour accompagner Bentham. James Mill est grave; Bentham bouffonne, et scandalise son secrétaire Colls, qui plus tard le trahira‘*, par ses facéties sacrilèges. Francis Place admire, et fait à sa femme, dans de longues lettres, le récit de cette vie de labeur. « Tous les jours se ressemblent; en raconter un, c’est les raconter tous » 5.
La vie de Bentham reste donc ce qu’elle a toujours été: une vie solitaire et réglée. Bentham reste « l’hermite de Queen Square Place », « le reclus paisible, laborieux, inoffensif, en qui nul homme n’a un compagnon, en qui tout homme a un ami, et qui, quoique Anglais de naissance, est un citoyen du monde par naturalisation», «un reclus, qui ne fait pas partie de la société, et dont la destinée garde la personne aussi complètement que s’il était muré dans une cellule solitaire ».56 La maison de Romilly à été, pendant longtemps, la seule maison, et a été la dernière maison qu'il fréquente®’. Dans sa propre maison, il est d’un abord difficile : quand M"° de Staël et Benjamin Constant visitent l'Angleterre, il refuse de s’exhiber. James Mills, puis le Dr. Bowring qui, après 1820, prendra graduellement auprès de Bentham le poste de confiance antérieurement occupé par James Mill”, ont leurs entrées. Divers récits nous disent comment, par leur entremise, des