LE STYLE DE BENTHAM
jeunes gens, des inconnus obtiennent une audience du maître, la faveur de diner avec lui, ou de l’accompagner, après dîner, dans sa promenade hygiénique, au pas de course”. À écrire, toujours seul, des manuscrits qu’il sait ne pas devoir être lus du public, tout au moins avant d’avoir été revus et corrigés par un disciple, il écrit une langue de plus en plus obscure, il se crée une terminologie nouvelle, qu’il peut bien appeler naturelle par opposition à la terminologie technique, en cours dans les tribunaux, mais qui, constituant en réalité une nouvelle terminologie technique, aussi inintelligible pour le profane que le jargon de Westminster Hall, décourage ses lecteurs et ses rédacteurs. Dumont, qui travaille à l’édition française de la « Théorie des preuves », en gémit; Brougham et Francis Place s’en plaignent à James Mill. L'article consacré par le Quarterly Review, en 1818, au Plan of Parliamentary Reform est une longue satire du jargon benthamique®!. Romilly lui-même, dans la « Revue d’Édimbourg», proteste contre le style obscur employé par Bentham dans ses Codification Papers"?. Ce n’est pas à dire que la phrase de Bentham ne soit pas toujours riche, vivante, expressive, ni que les mots nouveaux qu’il fabrique d’après des analogies anglaises ne soient pas souvent pittoresques, ceux qu'il fabrique d’après des analogies latines souvent utiles et destinés à faire fortune ®. Il reste que sa syntaxe abuse des incidentes, son vocabulaire des néologismes. Il devient obscur à force de vouloir être précis.
Ce n’est pas seulement l'obscurité, c’est aussi la vio-
lence du langage que Romilly regrette dans les Codification Papers : il s’afflige de voir «un des premiers philosophes du temps » parler la langue « de cette classe infortunée d'hommes de lettres, que la nécessité oblige, ou que l'appétit capricieux du public invite à exagérer, à déformer, à calomnier, en quête d’une subsistance à la fois déshonorante et précaire », Bentham descendre au rang de Cobbett'. Humilié longtemps par Pindifférence de ses concitoyens, par l’insolence des bureaux, il tourne au satirique, lui qui, dans son /ntroduction, avait réprouvé l'esprit satirique: ses attaques contre les institutions et les hommes deviennent plus âpres, de jour en jour. Il n’épargne ni les magistrats, « gavés d'épices » (fee-fed), ni les aristocrates — écume de la population, car, qu’il s'agisse d’un pot-au-feu ou d’un royaume, ce qui est en haut n'est-ce pas l’écume ? 5 — ni les prêtres. Rien de caustique comme sa critique du système technique et corporatif, dans le Rationale of Judicial Evidence. Maïs il atteint surtout le paroxysme de la violence satirique, dans les /ndications concerning Lord Eldon, ouvrage pour lequel ses amis, en 1824, craindront des poursuites judiciaires, avec le long parallèle de Jefferies et du lord chancelier 6. Les morts des victimes eæpédiées par Jefferies étaient rapides ; la mort des victimes de lord Eldon est lente comme ses propres desseins. Les morts des victimes de lord Jefferies étaient publiques, et les patients étaient soutenus par la sympathie des personnes présentes par milliers; les victimes de lord Eldon meurent loin des yeux de tous, dans la