‹ La Révolution et la Doctrine de l'UtilitéChapitre 151 sur 239 · BENTHAM PAMPHLÉTAIRE · texte numérisé non relu

BENTHAM PAMPHLÉTAIRE

tristesse de cet isolement que laisse derrière elle la richesse évanouie. Lord Jefferies était un assassin, non un voleur ; c’est en volant ses victimes que lord Eldon les tue. Les souffrances de ses victimes faisaient bondir de joie le cœur de Jefferies; elles n’altèrent pas l’immuable bonne humeur de lord Eldon. Jefferies était un tigre ; lord Eldon est une pierre... Mais, dans ces procédés de rhétorique, peut-être y a-t-il du système. Bentham ne pense pas, avec Romilly, «qu’on affaiblisse tout ce qu’on exagère » : il croit que les hommes pêchent plus par excès de modération que par excès de violence et d’indignation. Son objet est de frapper, de scandaliser, de brouiller l'imagination publique avec les institutions existantes ; la tâche de sa vie est de livrer « le système d’abomination sous lequel il a le malheur de vivre», «à ce sentiment d'horreur pleine et universelle qui doit se produire avant qu’une réforme effective puisse s’accomplir."»

L'obscurité des écrits de Bentham n’est pas sans avoir ajouté au caractère oraculaire et sibyllin des paroles du vieux maître. La violence de ses attaques peut lui avoir gagné la faveur des mécontents; car 1l avait le génie de la boutade. Mais, c’est, avant tout, à James Mill que ce solitaire, ce maniaque, doit d’être devenu le chef populaire d’un parti demi-philosophique et demi-politique. « Les disciples de M. Bentham, écrira quelques années plus tard Mackintosh, en essayant de définir les caractères du groupe, ressemblent plus aux auditeurs d’un philosophe athénien qu'aux élèves

d’un professeur moderne, ou aux froids prosélytes d’un écrivain moderne. Ce sont, en général, des hommes d'âge mûr, d'intelligence supérieure, qui embrassent volontairement l'étude laborieuse de sciences utiles et nobles ; qui empruntent leurs opinions moins à la froide lecture de ses écrits, qu’à la conversation familière avec un maître sur les lèvres de qui ces opinions sont recommandées par la simplicité, le désintéressement, l'originalité et la vivacité, appuyées plutôt qu’affaiblies par des faibles qui ne sont pas sans charme, récemment renforcées par l’autorité de l’âge et de la renommée, et en tous temps par cette imperturbable confiance en son propre jugement qui augmente puissamment l’ascendant d’un tel homme sur ceux qui l’approchent.» Or, ce jugement a été contesté par Stuart Mill qui déclare « simplement ridicule » cette conception de l’influence exercée par Bentham. « Cest, dit-il, par ses écrits que Bentham exerce son influence. C’est par eux qu'il a produit, et continue à produire, sur la condition de l'humanité, des effets plus étendus et plus profonds que l’on n’en peut, assurément, attribuer à mon père. Son nom est beaucoup plus grand daris l’histoire.» Mais c’est James Mill qui exerce, à la différence de Bentham, un ascendant personnel. «Cest lui qu’on recherchait pour la vigueur et le caractère instructif de sa conversation, qu’il employa largement pour la diffusion de ses opinions.… Ce sont les opinions de mon père qui ont donné son caractère distinctif à la propagande benthamique ou utilitaire de l’époque. Elles tombaient une à une,

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