BENTHAM ET LA RÉVOLUTION
siaste ; Bentham est un doctrinaire. Les événements de France n'exercent guère d’action sur le progrès régulier de sa pensée. Moins ravi d’admiration que Romilly en 1789, il est capable de moins d'’indignation en 1792: entre les partis qui se déchirent, non seulement en France mais dans l’Angleterre elle-même, il affecte le rôle du spectateur impartial. Voilà Louis XVI ramené de Varenne à Paris, obligé de s’humilier, de monter sur le perchoir, et de caqueter : « J'ai été depuis deux ans non seulement un lâche mais un hypocrite ». Tant mieux pour Paine, et tant pis pour Burke. — Moins démocrate, avant 1789, que son protecteur lord Lansdowne, il ne se convertit pas, après 1789, à la cause de la réforme. Envoyant au ministre Dundas, en 1793, les opuscules qu’il a fait imprimer depuis quatre ans: « Quelques-uns d’entre eux, écrit-il, pourraient vous amener à me prendre pour un républicain — si je l’étais, je ne le dissimulerais pas : le fait est que je suis en train d'écrire contre la réforme parlementaire ellemême, et cela sans changer de sentiment »ff. Sans doute, il tient compte du fait que la France est un pays ouvert, en raison de la situation révolutionnaire, à toutes les expériences novatrices. Ii adresse à la France son essai de tactique parlementaire, son projet de code d’organisation judiciaire. Sa « Défense de l’Usure » vient d’être traduite à Paris®. En 1791, il envoie à l’Assemblée nationale son travail sur le Panopticon, s’offrant à organiser et diriger lui-même en France une prison construite sur le modèle qu'il préconise : la France, « vers
qui tous les yeux sont tournés, et d’où sont exportés des modèles pour les diverses branches de l'administration » n'est-elle pas « le pays, par dessus tous les autres, où une idée nouvelle — pourvu qu’elle soit utile — est le plus facilement pardonnée ? » Et l’Assemblée vote l’impression d’un extrait de l’ouvrage, déjà traduit en français, que Bentham a expédié avec le livre5. En 1793, avant le départ de Talleyrand, il lui remet un exemplaire d’un opuscule intitulé : « Émancipez vos colonies », dans lequel, en partant des principes, il s’efforce de démontrer que la possession d’un empire colonial est non seulement injuste, au point de vue de la doctrine des droits de l’homme, mais inutile et nuisible aux intérêts de la nation colonisatrice et de la colonie". Lord Lansdowne partage sur ce point l'opinion de Bentham. Pourquoi, demande-t-il aux lords, en 1797, cette folie d'attaquer les possessions de l'Espagne dans l'Amérique du Sud? En trois ou quatre années, elles se détacheraient d’elles-mêmes de l'Espagne. « Un plus grand bien ne pourrait pas être fait à l'Espagne que de la soulager du fléau de ces établissements, et d’en faire un peuple industrieux comme ses voisins; un plus grand mal ne pourrait arriver à l’Angleterre que de les ajouter à nos possessions déjà excessives % ». Il semble même que lord Lansdowne, si nous en croyons sa propre affirmation, ait emprunté à Bentham cette opinion révolutionnaire : c’est là, disait Bentham, la thèse d’un de mes jacobinismes?°. Mais, ce jacobinisme économique mis à part, Bentham reste un antijacobin.