BENTHAM CITOYEN FRANÇAIS
Lorsque, grâce à l'intervention de son ami et admirateur Brissot, président de la commission qui choisit les noms, il est fait citoyen français par l’Assemblée, en compagnie de Paine, de Priestley, de Wilberforce, de Mackintosh, il accueille avec ironie la nouvelle”. Dans la lettre par laquelle il accuse réception à l’ambassadeur Chauvelin de la lettre du ministre Roland lui notifiant sa nomination, il spécifie qu’il veut bien devenir citoyen français à Paris, à condition de rester citoyen anglais à Londres, et devenir républicain à Paris, à condition de rester royaliste à Londres. C’est le moment précis où le pavillon qu’il habite dans la capitale est devenu un « hôpital pour émigrés », et Bentham ajoute que, si quelque chose pouvait diminuer la joie qu’entraine l’acquisition d’un titre aussi honorable, ce serait la vue de tant d’êtres infortunés qui ont à en déplorer la perte : ne pourrait-on « rédiger une déclaration — ou même un serment — par où, sans entreprendre sur leur conscience ou leur faiblesse, la République obtiendrait d’eux toutes les sécurités que la nature des choses permet d’obtenir ® ?» En 1796, il suggérera, à Wilberforce, l’idée d’une mission que, forts de leur titre de citoyens français, ils pourraient assumer en France, afin de préparer un rapprochement des deux nations ; mais, dans la même lettre, il parlera, sur un ton plaisant, de ce titre de citoyen français. Comment a-t-on égaré les noms de Wilberforce et de lui-même parmi tant de noms de républicains ? Et les noms de Paine, de Priestley, de
38 LE RADICALISME PHILCSOPHIQUE.
Bentham, pourquoi les a-t-on séparés par un point-etvirgule d'avec toute la cohue qui suit, « les Wilberforce, les Washington, fortemque Gyan forlemque Cloanthum ? » Il traite la France de pandémonium, les Français de pandémoniens. « En vérité, s'ils lisaient une analyse que j'ai chez moi de leur chère Déclaration des droits, 1l n’y a pas, peut-être, un seul être sur terre qui serait moins le bienvenu chez eux que je ne pourrais m'attendre à l’être ; mais le papier dort ici, avec bien d’autres papiers, qui leur seraient également désagréables, très tranquillement sur mes rayons .»
Depuis 1789, la théorie des droits de l’homme offusque Bentham. Au début de cette même année, il ajoute à son /ntroduction une note finale, dans laquelle il ceritique les « déclarations des droits » américaines, et en particulier les « déclarations » de la Virginie et de la Caroline. Ces deux déclarations affirment, dans un premier article, « qu'il y a certains droits naturels dont les hommes, quand ils forment un pacte social, ne peuvent priver ou dévêtir leur postérité, au nombre desquels sont la jouissance de la vie et de la liberté, avec les moyens d'acquérir, de posséder et de protéger la propriété, et de chercher et d’obtenir le bonheur et la sécurité ». Ce qui revient à dire que « toute loi ou tout commandement qui prive un homme de la jouissance de la vie et de la liberté est nulle; en d’autres termes, que toutes les lois pénales, sans exception, sont nulles. Comment ne pas déplorer que les insurgés d'Amérique aient fait reposer une cause aussi ration-