INDIVIDUALISME ET SPIRITUALISME
or equality of man. Car la destinée morale de tous est la même : dans le ciel ou dans l’enfer, ou dans quelque état que l’on puisse supposer que l’homme existera après la mort, les seules distinctions réelles sont le bien et le mal 7. A Paris en 1799, comme à New-York en 1776, Thomas Paine reste toujours, même lorsqu'il renonce à l’orthodoxie chrétienne, un quaker; et, par son intermédiaire, le christianisme révolutionnaire des protestants anglais du xvn° siècle rejoint l’athéisme révolutionnaire des sans-culottes français '$. Pourtant lPindividualisme spiritualiste de Paine s'exprime par les mêmes formules que, chez d’autres, l’individualisme utilitaire. « Le bien public, écrit Paine, n’est pas un terme qui s'oppose au bien des individus ; au contraire, il est le bien de tous, parce qu'il est le bien de chaeun ; car, de même que le corps social consiste dans la collection de tous les individus, de même le bien social consiste dans le bien collectif de ces individus ‘*. » Bentham écrivait-il autre chose ?
Mais les analogies qui existent entre la philosophie politique de Paine et la philosophie de Putilité sont plus profondes. Elles portent non seulement sur certaines conséquences identiques tirées de principes différents, elles portent sur les principes eux-mêmes. En dépit de quelques allusions aux « droits de l’homme, héréditaires et indéfectibles », la philosophie de la deuxième partie des « Droits de l'Homme » est extrêmement différente de la philosophie spiritualiste et juridique dont Paine avait, dans la première
partie, développé les principes. Paine distingue maintenant entre les deux notions de société et de gouvernement : la notion de gouvernement implique la notion de société, mais, inversement, la notion de société n'implique pas la notion de gouvernement. Il y a une société naturelle, antérieure à la formation des gouvernements et qui continuerait à exister si les formes gouvernementales étaient abolies. Mais cette société primitive constitue l’état de nature des économistes, non des juristes : elle est fondée sur le principe de l’échange, en d’autres termes, sur le principe de l’identité naturelle des intérêts, c’est-à-dire sur une des formes du principe de l’utilité. Paine admet sans doute qu’elle repose en partie sur un système d’affections sociales qui, sans être nécessaires à l’existence de l'individu, sont essentielles à son bonheur. Mais elle repose surtout sur les intérêts égoiïstes de l’homme. La nature a donné à lindividu plus de besoins naturels qu’elle ne lui a donné de pouvoir pour les satisfaire. Nul homme n’est capable, sans l’aide de ses semblables, de subvenir à ses besoins; de sorte que ce sont les besoins eux-mêmes, communs à tous les individus, qui les attirent jusqu’à ce qu'ils forment une société économique, « aussi naturellement que la gravitation agit vers un centre » : c’est, avec la métaphore newtonienne favorite à tous les écrivains de l’école, la théorie de la division du travail, qu'Adam Smith avait mise à la base de sa doctrine. « Le propriétaire foncier, le fermier, l’industriel, le marchand, le commerçant, et les hommes