SOCIÉTÉ ET GOUVERNEMENTS
tion. Fondés par des voleurs et des bandits, par des conquérants et des usurpateurs, nés de la guerre, ils sont organisés pour la guerre et vivent de la guerre. Pourquoi l’origine de tous les gouvernements existants est-elle enveloppée dans une obscurité profonde ? C’est que les gouvernements ont intérêt à dissimuler le caractère antisocial de leur origine. Ils trouvent un intérêt direct à perpétuer les préjugés nationaux, les haines nationales, à empêcher les peuples de comprendre que leurs intérêts sont en réalité solidaires: telle est la philosophie de la guerre par opposition à la philosophie du commerce. « La guerre est la table de pharaon des gouvernements, et les peuples sont les dupes » *. Pourquoi les gouvernements sont-ils si coûteux ? C’est que, pour justifier leur existence, ils ont besoin de faire la guerre, et que la guerre coûte cher; c'est aussi qu'ils transportent, à l’intérieur même des pays qu'ils gouvernent, le système de rapine qu’ils ont pris l’habitude de pratiquer contre l’ennemi; ils font maintenant la guerre pour trouver des prétextes à l’augmentation de
masse des impôts: « l’art de gouverner, c’est l’art de conquérir à l’intérieur * ». Avec le progrès de la civilisation, les sociétés européennes devraient apprendre à faire des économies toujours plus grandes sur les dépenses publiques: le gouvernement démocratique, étant un minimum de gouvernement, est un gouvernement à bon marché. Cependant les gouvernements de l’Europe occidentale, en raison de leur constitution militaire, deviennent constamment plus coûteux. C’est
probablement Paine qui doit être considéré comme le premier auteur, avant Buckle, avant Spencer, de la distinction des deux régimes, militaire ou gouvernemental, et commercial. Mais, dans l’Europe occidentale, ces deux régimes coexistent en quelque sorte; et le miracle, c’est que la société commerciale, identifiée par Paine avec la civilisation elle-même, ait pu non seulement subsister, mais encore progresser, sous le régime gouvernemental et militaire qu’elle subit. Il y a chez l’homme une faculté plastique qui lui permet de s’adaptater, de s’accommoder à toutes les situations. « L’instinct des animaux n’agit pas avec une force d’impulsion plus grande que ne font, chez l’homme, les principes de la société et de la civilisation ?‘»: on reconnaît le naturalisme optimiste de Hume et d'Adam Smith. Pourtant, vers la fin du xvim* siècle, avee le progrès des lumières, la contradiction est devenue trop visible à tous entre les deux principes, pour qu’une conciliation reste possible. En Amérique, en France, le temps des révolutions est venu ; c’est par des révolutions que doivent se substituer, à des gouvernements issus de la violence, des sociétés fondées sur l’harmonie naturelle des intérêts, et qu'après « l’âge de la chevalerie » commence, selon l’expression judicieuse à laquelle Burke avait tort de prêter une valeur satirique, « l’âge des économistes politiques ».
Entre la philosophie politique qui se trouve exposée dans la seconde partie des « Droits de l'Homme » et celle que va développer William Godwin, un an plus