‹ La Révolution et la Doctrine de l'UtilitéChapitre 53 sur 239 · PAINE ET GODWIN · texte numérisé non relu

PAINE ET GODWIN

tard, dans sa « Justice politique », la distance est courte. D'une part, à côté des passages que nous avons cités, il en est d’autres, dans les « Droits de l'Homme », où il semble que la critique de Paine porte non contre l’idée même de gouvernement, mais seulement contre la réalité des gouvernements « tels qu’ils ont existé jusqu’à présent dans le monde * » : c’est une vérité évidente, nous déclare Paine, qu’un « gouvernement civil est nécessaire * », et les deux concepts de société et de gouvernement cesseront d’être en conflit, lorsqu'on se bornera à définir le gouvernement « une association nationale agissant conformément aux principes de la société ?? ». En d’autres termes, Paine semble avoir peur d’aller jusqu’au bout de ses propres idées, et ne conclut pas, comme il le devrait peut-être, à la dissolution radicale de tout gouvernement. D’autre part, et plus profondément, Paine développe tour à tour, dans les deux parties de son ouvrage, l’idée d’une société fondée sur l’obligation de respecter les droits inaliénables de la personnalité humaine, et l’idée d’une société « sans gouvernement », fondée sur l’identité spontanée des intérêts égoïstes ; mais nulle part ilne semble comprendre qu’il est impossible d'adopter sans contradiction les deux doctrines à la fois. Godwin, au contraire, plus isolé, moins directement mêlé à la lutte des partis, et par suite moins dupe des formules politiques à la mode, comprend la nécessité de choisir entre la doctrine de l'égalité des droits et le principe de l'identité des intérêts. Au moment où Paine reste, pour ceux qui le détestent et

pour ceux qui l’adorent, pour ceux qui le brûlent en effigie et pour ceux qui propagent son livre comme une Bible, l’incarnation de la doctrine des droits naturels, Godwin, le premier parmi les philosophes du parti démocratique, critique la notion de droit, et fonde sur cette critique la conception radicale d’une « société sans gouvernement » empruntée d’ailleurs elle-même, de l’aveu de Godwin, à Thomas laine *.

La morale de Godwin, c’est la morale de l’utilité ; et les expressions dont il se sert pour la définir sont si voisines des expressions employées, peu de temps auparavant, par Bentham dans son /ntroduction. que l’on serait tenté de croire à une influence directe. Le critérium de la morale, c’est l’utilité. Il faut admettre, dans tout système de morale qui n’est pas infecté de préjugés monastiques, qu’en ce qui nous concerne nous-même, nous ne devons refuser aucun plaisir, si ce n’est dans la mesure où il tend à l’exclusion de quelque plus grand plaisir. D’autres éléments entrent d’ailleurs dans le calcul des plaisirs. Un plaisir moindre ne doit pas être troqué contre un plaisir plus grand, pour nousmême ou pour autrui, ni l’attente certaine ou probable d’un plaisir considérable contre une spéculation aventureuse. Mais il faut tenir compte des plaisirs d’une pluralité d'individus; et, si la fin de la vertu est d'ajouter à la somme des sensations agréables, le régulateur de la vertu c’est l’impartialité : nous ne devrons pas faire, pour produire le plaisir d’un individu, cet individu fût-il nous même, l'effort qui pourrait avoir

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