GODWIN ET LE PRINCIPE DE L'UTILITÉ
été employé à produire le plaisir de plusieurs. Bref, la moralité est le système de conduite qui est déterminé par la considération du plus grand bien général ; celui-là mérite la plus haute approbation morale, dont la conduite est, dans le plus grand nombre de cas ou dans les cas les plus graves, gouvernée par des vues de bienveillance ou mise au service de l’utilité publique. Mais Godwin ne cite pas une seule fois le livre de Bentham?”, qui avait fait peu de bruit, et il n’est pas nécessaire de supposer qu’il le plagie ; car le mouvement général de la pensée contemporaine, les influences subies en commun, suffisent à expliquer tant d’analogies d’expression. Godwin peut avoir subi l’influence de Paley, universellement lu et connu. Il a certainement subi l’influence de Hume, de Hartley, d’Helvétius. À Hume et à Hartley, il a emprunté son déterminisme ; à Hartley, sa théorie de l’association des idées, abandonnant, après Priestley, la théorie des vibrations; encore à Hartley, comme avant lui Priestley, la théorie du progrès nécessaire et indéfini; à Helvétius enfin, ce qu’on pourrait appeler son intellectualisme. Pour Helvetius et pour lui, en effet, les différences individuelles, dans le genre humain, s'expliquent toutes, ou presque toutes (Godwin fait sur ce point quelques concessions dans la seconde édition de son livre *’), non, comme pour Montesquieu, par des causes physiologiques ou physiques, mais par des causes morales, ou sociales. De là, pour l’un comme pour l’autre, l'importance extrême du problème politique, qui se
ramène à un problème pédagogique: à la différence de l'éducation proprement dite, qui cesse d’agir après l'enfance, du livre, qui n’atteint qu’une élite, les institutions politiques exercent leur action sur tous, pendant toute la vie!. Mais à tous, sans dictinction, il emprunte son utilitarisme.
Comment d’ailleurs Godwin interprète le principe de l'utilité, c’est ce qui demeure très incertain. Est-ce qu'il se rallie au principe de l'identité naturelle des intérêts ? Il le semblerait, puisqu'il emprunte à Adam Smith son libéralisme économique, à Hartley sa théorie du progrès indéfini. Tout un chapitre de sa première édition est, d’ailleurs, consacré à démontrer que la pratique de la vertu est le véritable moyen qu'il faut employer en vue d'atteindre le bonheur individuel *. Et Godwin a beau supprimer le chapitre dans la seconde édition ; il a beau admettre que ce sont deux choses très différentes de convaincre les hommes qu’une certaine manière de se conduire sera, pour un individu, la plus conforme à l’intérèt général, et de les persuader qu’il faut faire passer après les considérations d'intérêt général toute satisfaction égoiste ; il répète aussitôt, sans transition, que l’égoïsme et le désintéressement, si différents qu'ils soient en eux-mêmes, se trouvent, en dernière analyse, prescrire la même ligne de conduite. . Pourtant Godwin considère le système égoïste comme fondé sur une équivoque, et le condamne #. Veut-on dire, en effet, avec La Rochefoucauld, que, dans toutes nos actions, nous sommes dirigés par un calcul d'intérêt