GODWIN ET LE PRINCIPE DE L'UTILITÉ
personnel? ou bien, que, tout état de conscience comprenant un élément de plaisir ou de peine, la sensation immédiate, agréable ou pénible, doit être regardée comme la cause suffisante et nécessaire de l’action? Mais, dans le second cas, le motif de l’action agréable peut être désintéressé aussi bien qu’égoiste. C'est, en dernière analyse, le principe de la fusion des intérêts qui prédomine chez Godwin sur le principe de l'identité naturelle des intérêts. Tous les hommes sont raisonnables ; tous les hommes ont conscience que l’homme est un être dont la nature est, chez tous les individus, identique, et sentent qu'il con- - vient que le traitement qu’ils reçoivent l’un de l’autre soit mesuré à une unité commune. Tout homme désire assister son prochain. Même le criminel invente des sophismes pour justifier l’acte qu’il accomplit. Bref, il y à une tendance naturelle-chez l’homme à l’application impartiale du critérium de l'utilité, en d’autres termes, à la justice. Ainsi la justice coïncide avec l'utilité : « par justice j'entends, dit Godwin, cette façon imparliale de traiter tous les hommes en ce qui concerne leur bonheur, qui se règle exclusivement sur la considération des qualités de celui qui reçoit et des facultés de celui qui donne »*. C’est cette tendance à la justice que le moraliste doit développer, en la dégageant de toutes les tendances qui peuvent la contrarier, non seulement des tendances égoïstes, mais des tendances qui imitent la morale. Les affections de famille, le sentiment de la gratitude, peuvent contrarier en nous lac-
tion du principe de l'utilité %; ce sont des sentiments qui peuvent fausser « l’arithmétique morale », et qu’il faut éliminer du calcul. |
Mais, si c’est l'utilité générale qui constitue mon devoir, il y a donc incompatibilité entre la notion de devoir et la notion de droit; ou encore, comme dit Godwin, qui songe au titre du livre de Paine, il y a incompatibilité entre l’idée d'homme et l’idée de droit: « les hommes n’ont pas de droits »*. Qu'est-ce, en effet, qu'un droit, si ce n’est la liberté d’agir à sa guise (to do as we list)? Or parmi les actions que nous pouvons accomplir, les unes sont utiles, et doivent être accomplies, les autres sont nuisibles, et ne doivent pas l'être ; il n'existe pas d’actions intermédiaires que la considération de l'utilité générale nous laisse libres d’accomplir ou de n’accomplir pas. Le droit, c’est le pouvoir d’user ou d’abuser ; mais il est absurde de dire que l'abus constitue un droit. Paine a raison de dire que « les princes et les magistrats n’ont pas de droits » : car il n’est pas une situation de leurs vies à laquelle des obligations ne correspondent; aucun pouvoir ne leur est confié qu'ils ne soient astreints à exercer exclusivement en vue du bien publie. Mais il est singulier qu’après avoir posé ce principe on n’ait pas aperçu la nécessité de l’appliquer aux sujets et aux citoyens pris individuellement ou par groupes. Il est ridicule de dire qu’une congrégation religieuse, qu’une association politique, a le droit d'adopter les statuts ou les cérémoniaux les plus absurdes ou les plus détestables*. N’est-il pas légitime,
CRITIQUE DE L’IDÉE DE DROIT. sl
cependant, de parler de « droits à l’assistance mutuelle »? Mais, quand nous affirmons que « les hommes ont droit à l'assistance et à la coopération de leurs semblables pour l’accomplissement de toute action honnête», nous donnons au mot de droit une acception très différente de l’acception usuelle. Le droit devient la réciproque d’une obligation, il cesse de signifier quelque chose de discrétionnaire et d’essentiellement volontaire; mieux vaudrait donc éviter l'emploi d’un terme ambigu. Car, au sens courant du mot, la notion de droit est la source de toutes les fausses notions morales : c’est elle qui permet au prodigue de dépenser, à l’avare d’entasser sans utilité sa fortune, et de croire qu’il n’enfreint pas la justice. La morale de l'utilité, parce qu’elle impose des devoirs, ne peut pas conférer des droits. Faudra-t-il donc condamner, avec les autres droits, les droits à l'exercice du jugement privé et à la liberté de la presse * ? Non, mais il faudra critiquer un emploi impropre de l’expression de droit dans certains cas où il y à seulement impossibilité, sans excès de conséquences nuisibles, de restreindre la liberté, mieux encore, dans certains cas, où, pour qui sait bien voir les choses, il y a non pas extension, mais véritablement restriction, de la liberté. Si la liberté de la conscience et de la presse ne souffre pas de restriction, cela ne veut pas dire que les hommes aient le droit de dévier de la ligne que le devoir prescrit, cela veut dire que la société, la totalité des individus, n’a pas le droit d’assumer la prérogative d’un juge infaillible et de rien prescrire impé-
rativement à ses. membres en matière de spéculation pure. D’une part, tout homme est faillible : nul homme ne peut affirmer qu’il a raison et imposer son jugement à autrui. D'autre part, quand bien même je posséderais un critérium infaillible de la vérité, je n'aurais pas pour cela le droit d’en imposer, par la force, le respect à mes semblables. Car il est de la nature de la vérité de ne pas pouvoir être imposée par une contrainte extérieure, d’être l’objet d’une adhésion libre. Une vérité imposée n’est pas une vérité, c’est une erreur : telest le principe du libéralisme, récemment découvert, et dont l'application intégrale doit transformer tout le domaine des institutions politiques. Il a été introduit par Adam Smith dans l’économie politique, et tout le monde considère comme démontré théoriquement que le régime libéral est le plus favorable à la prospérité commerciale. Il s’agit de découvrir maintenant l'application politique du principe. Godwin est démocrate et fait dériver la forme et les actes du gouvernement de la volonté librement exprimée, du citoyen, par le fait même qu'il respecte chez tous les individus l’exercice du « jugement privé » #, Comment une nation doit-elle être gouvernée ? Conformément, ou contrairement à l'opinion des habitants? Conformément, sans aucun doute. Non que leur opinion soit un critérium de la vérité, mais parce que, si erronée que cette opinion puisse être, nous ne pouvons pas trouver mieux. Il n’y a qu’une manière d'améliorer les institutions d’un peuple, qui est d'éclairer. leurs intelligences. Mais ce respect absolu de l'intelligence humaine