‹ La Révolution et la Doctrine de l'UtilitéChapitre 56 sur 239 · LA LIBERTÉ DE CONSCIENCE · texte numérisé non relu

LA LIBERTÉ DE CONSCIENCE

implique des conséquences politiques plus radicales que ne serait l'établissement d’un régime représentatif et démocratique. Les philosophes du xvi° siècle reprochent aux corporations, religieuses ou industrielles, de durer sans contenir un principe de progrès, et-de perpétuer dans un temps les préjugés intellectuels, les procédés industriels d’un autre temps, de faire, par suite, obstacle au progrès de l'esprit humain, qui suppose la libre communication des pensées. Or ce qui est vrai de la constitution d’une corporation est également vrai de toute constitution politique, même la plus démocratique. Toute constitution, toute institution politique permanente est mauvaise ; en vertu du principe de la liberté de conseience, du respect du jugement privé, il faut l’abroger. Une société démocratisée, gouvernée par une assemblée nationale unique, celle dont Paine fait la théorie dans ses « Droits de l'Homme », celle dont la constitution française de 1793 offre une application réelle, ne constitue encore qu’une étape vers le but final où tend le progrès de la société humaine.

Un gouvernement ainsi constitué doit être conçu, en effet, comme muni du pouvoir législatif, du pouvoir de faire des lois. Mais l’objection qui vaut contre la notion d’une institution politique permanente vaut contre la notion de la loi. Par celte objection, Godwin renouvelle la critique instituée par Hume contre la notion de contrat, de fidélité aux promesses #!. Si j’exprime, en parvenant par exemple à ma majorité, mon assentiment à un système d'opinions, à un code d’in-

stitutions pratiques, cette déclaration doit-elle me lier pour toujours ? M’est-il interdit de compléter et de modifier mon appréciation des choses, pour le reste de ma vie, pour l’année, la semaine, l’heure qui suit ? On fonde le respect des contrats sur l'obligation de tenir sès promesses. Mais nos facultés et nos possessions sont les moyens qui nous permettent de rendre des services aux autres hommes, et c’est dans le temps que ces moyens peuvent développer leurs effets utiles : il n’est done rien, plus que le temps, dont la libre disposition soit sacrée. Or nous diminuons notre liberté dans l’emploi que nous faisons de notre temps, lorsque nous nous astreignons, aujourd'hui, à nous conduire, dans un temps donné, d’une manière déterminée. Celui qui engage ainsi son capital de savoir n’est pas moins imprévoyant que celui qui engage son capital de fortune #. Mais ce qui est vrai des contrats est vrai des lois. La loi, efficace dans la mesure où elle définit des délits arbitrairement choisis, et condamne des actes que le principe de l’utilité ne condamne pas, devient d’autant moins nécessaire que ses prescriptions coïncident davantage avec les prescriptions de lutilité publique : l'observation directe des phénomènes sociaux suffit alors, sans recours à l’étude d’aucune loi positive. La loi est essentiellement indéfinie : il faut qu’elle mulüplie les prescriptions pour essayer d’égaler par sa complexité la multiplicité des cas particuliers. Elle est, par suite, incertaine: elle entraine des procès sans nombre. Enfin et surtout, elle vise à prédire l’avenir, à

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