CRITIQUE DE L’IDÉE DE PEINE
de la souffrance, sans considération du bénéfice qui en résultera, l’accompagnement convenable du vice » : punir en se fondant ainsi sur une notion de convenance, en souvenir du passé, non en prévision de l'avenir, c’est être aussi fou que Xerxès fouettant les vagues de la mer. La peine devait être infligée « parce que l’intérêt publie l'exige » ; miais cela même est impossible, et par là Godwin, parti du même principe que Paley et Bentham, dépasse les deux philosophes par les conséquences qu'il en tire. D'une part, il est impossible de proportionner les peines aux délits; car la fixation de la proportion dépend de la connaissance impossible des motifs de l’acte et de la réaction de la peine sur toute la conduite future du délinquant. Mais, d’autre part, et surtout, la nature de ja peine est incompatible avec la nature de l'intelligence humaine. Le but de la peine, c’est d'enseigner aux hommes quelles actions ils doïvent tenir pour justes, quelles actions ils doivent tenir pour injustes. Mais enseigner, c’est démontrer. Or punir, ce n’est pas démontrer. Donc punir, ce n’est pas enseigner. Le supérieur qui châtie un inférieur ou bien prétend avoir raison, ou bien prétend seulement être le plus fort. S'il pense avoir raison, qu’il le démontre. S’il se fonde, pour punir, sur la supériorité de sa force, alors la peine légale des temps modernes n’est qu’une forme plus hypocrite de lordalie du moyen âge, où le plus fort, en tant que tel, était réputé avoir raison. On à reconnu déjà, en matière de reli= gion, que le principe de la peine contrédisait le prin-
cipe de la liberté de conscience. Mais c’est par une inexplicable perversion de la raison que les hommes ont mis une différence entre la religion et la moralité, fait de la religion la province sacrée de la conscience, et abandonné sans restriction la moralité à la discrétion du magistrat. Ce qui fait la valeur des opinions religieuses comme de toute opinion théorique, c’est la tendance morale. Il faut étendre à la moralité l’application du principe libéral, qui a déjà été appliqué à la religion. En matière morale comme en matière religieuse, la tendance directe de la contrainte pénale est de rendre notre intelligence et nos craintes, nos obligations et notre faiblesse contradictoires entre elles. Sur Ja critique de la notion de mérite, Bentham fonde une théorie positive des peines, Godwin une critique, aux conclusions strictement négatives, de la notion de peine.
Si donc le gouvernement ne peut, sans porter atteinte à la liberté de conscience individuelle, user ni du pouvoir législatif ni du pouvoir exécutif, le seul pouvoir qu'il reste libre d’exercer, c’est un pouvoir d’arbitrage. Ses fonctions se réduisent à celles d’un simple jury arbitral, donnant des avis motivés, en cas de besoin urgent, renonçant à décider, se bornant à inviter. Mais, dès lors, pourquoi conserver au gouvernement le caractère d’une institution permanente ? Pourquoi ne pas lui substituer des jurys, élus par les citoyens dans toutes les occasions où se fait sentir le besoin d’un arbitrage entre des intérêts opposés, ne fonctionnant que pour une circonstance donnée, et