GODWIN ET SON TEMPS
tonnerre de l’autorité%°. » Ce sont les expressions de l’agitateur et de l’avocat que Godwin semble reprendre, lorsqu'il proclame à tant de reprises |” « omnipotence de la vérité » : « on ne saurait empêcher dix pages qui contiendraient une démonstration absolue du véritable intérêt des hommes en société de changer la face du globe, autrement que par la destruction littérale du papier sur lequel elles étaient écrites ». — Mais, si l’on se borne à entendre, par une « société anarchique », ce que Godwin appelle une « société sans gouvernement », l'expression constitue une dénomination parfaitement justifiée de son système. La philosophie politique de Godwin, qui débute par la critique d’une des formules principales de Thomas Paine, de la formule, selon lui contradictoire, des « droits de l’homme », s'achève par une adhésion complète à l’autre formule de Paine, celle d’une « société sans gouvernement » ; le seul tort de Paine a été de ne pas voir toutes les conséquences qu’entraîne la séparation des deux concepts de « société » et de « gouvernement » 5’.
Le livre de Godwin fit scandale. Pitt avait argué du prix que coûtaient les deux gros volumes in-quarto pour refuser de poursuivre un livre accessible seulement à une élite; l'influence de Godwin n’en fut pas moins profonde, pendant deux ou trois ans, sur les milieux intellectuels et lettrés. Les poètes révolutionnaires, Wordsworth, Southey, Coleridge, après avoir été les disciples de Rousseau. deviennent les disciples de Godwin. Les étudiants, à Londres, à Cambridge, s’enthou -
siasment pour ce qu’on appelle la « philosophie nouvelle » ou « moderne ». Godwin est un romancier fécond en même temps qu’un théoricien politique; et son roman de Caleb Williams, où il s’attache à réfuter la morale chevaleresque de Burke, la morale de l’honneur, a le même succès que sa « Justice politique ». Puis la réaction se fait; le moment vient où la cause de la Révolution française est désertée, même par ses plus ardents défenseurs. Mais le nombre des attaques qui sont dirigées contre Godwin prouvent encore sa popularité. Les satiriques le ridiculisent en vers, l'auteur des Pursuils of Literature, le jeune Canning dans l’Antyacobin. Les pasteurs dénoncent en chaire soit son égalitarisme niveleur, soit certaines thèses particulières de son livre qui font scandale, là critique des affections domestiques et de la cohabitation dans le mariage. Charles Lloyd écrit son roman de Edmund Oliver tout exprès pour le réfuter. Mackintosh lui-même, réconcilié avec Burke et brouillé avec la Révolution, répudie expressément la philosophie de Godwin dans ses fameuses leçons de droit, données en 1797 à Lincoln’s Inn, et déclare que l’homme abstrait selon Godwin est une chimère au même titre qu’une montagne d’or. Mais les idées survivent même à la popularité du système dont, à l’origine, elles faisaient partie. Il est intéressant, et, dès à présent, aisé de marquer la place qu’occupe Godwin dans l’histoire du principe de l'utilité.
D'un côté, il a été le premier, parmi les théoriciens du parti républicain, à séparer l’idée démocratique