INTRODUCTION. VII
principe en vertu duquel les états d’âme s’associent, si nous en croyons Hume, selon leur contiguité et leur similitude, ou peut-être, si nous en croyons Hartley, qui propose un énoncé plus simple de la loi, selon leur contiguité seulement. Ce principe est l’analogue, dans le monde des idées, de ce qu'est le principe de l’attraction universelle dans le monde des corps; et, de même que Newton, ayant obtenu par analyse une loi valable pour tous les phénomènes, à pu recomposer ensuite synthétiquement tout le système de l’univers, de même les psychologues de la nouvelle école, qui veulent appliquer à un nouveau domaine la méthode de Newton, et connaître les associations d'idées qui unissent l'intérêt de l'individu à l'intérêt général, espèrent constituer, sur une base expérimentale, une science synthétique et démonstrative : par la constitution de cette science, on peut espérer que le progrès de la morale suivra le progrès de la science des mœurs, comme le progrès de l’industrie suit le . progrès de la science de la nature. De Locke à Gay, de Gay à Hutcheson et à Hume, de Hume à Brown, à Priestley et à Paley, en même temps qu’à Bentham, qui se distingue des autres, moins par les idées maîtresses de sa doctrine que par le caractère plus doctrinal de son Introduction aux Principes de la Morale et de la Législation, la tradition se perpétue. D'ailleurs Voltaire s’est fait, sur le continent, le vulgarisateur de Locke et de Newton; Helvétius s'inspire de Hume; Beccaria est un disciple d’'Helvétius. De sorte que Bentham, lecteur de Voltaire, et disciple d’'Helvétius et de Beccaria plus que de Hume,
VIH INTRODUCTION.
retrouve, hors d'Angleterre, les idées dépaysées de ses précurseurs anglais. Sans doute, dans une certaine mesure, il invente; mais combien innombrables ses devanciers, ses collaborateurs ! Tout son siècle conspire avec lui. Il veut être ce Newton de la législation, dont Helvétius a tracé, dans son livre de l'Esprit, le portrait idéal; grâce à l’application du principe de l'utilité générale, qu'il appelle encore le principe du plus grand bonheur du plus grand nombre, combiné avec le principe de l'association des idées, il veut fonder enfin sur une psychologie scientifique une morale scientifique. On qualifie de morales les actions qui tendent à l'identification de l'intérêt privé et de l’intérêt général : le moraliste utilitaire cherchera donc à connaître quelles associations d’idées il faut produire pour obtenir cette identification. Or, pour expliquer cetie identification, une première hypothèse se présente à l’esprit : on peut admettre qu’il existe une association immédiate de l'intérêt de chacun avec l’intérêt de tous. Est-ce que l’idée d’un plaisir, peu importe s’il est éprouvé primitivement par nous ou par un autre, ne produit pas immédiatement en nous un plaisir ? et, inversement, l’idée d’une peine, une peine? On conçoit, de la sorte, comment l'intérêt privé peut s'identifier à l'intérêt général, par l'opération de ce que nous appellerons le principe de la sympathie, ou de la fusion des intérêts. Hume, qui fait de la morale non en donneur de préceptes, mais en observateur scientifique, définit par le phénomène de la sympathie le sentiment moral. Adam