INTRODUCTION. IX
Smith, qui s'inspire de Hume, fait de la sympathie le principe fondamental d’une morale proprement dite. Chez tous les théoriciens de la morale utilitaire, et chez Bentham lui-même, on trouvera quelques traces de ce principe. Mais, chez aucun, il n’occupera la place centrale, et, à mesure que la doctrine se développera au cours de l’histoire, il perdra de son importance relative : on conçoit aisément pour quelles raisons logiques. Le but que poursuivent les utilitaires, c’est de fonder la morale comme science exacte : ils cherchent donc à isoler, dans l’âme humaine, le sentiment qui se prête le mieux à la mesure; or le sentiment de sympathie paraît, moins que tout autre, satisfaire à cette condition. Dira-t-on que la nature du sentiment de sympathie le fait croître à l'infini avec le nombre de ses objets ? Autant dire que la sympathie est une passion à laquelle on ne saurait jamais assigner un objet déterminé. D'ailleurs, à mesure que le nombre des objets de la sympathie tendrait vers l'infini, la considération du plaisir égoïste de l'individu tendrait inversement vers zéro: la morale de l’utilité, interprétée comme une morale de la sympathie, se confondrait avec cette morale de l’abnégation et du sacrifice que Bentham et ses disciples tiennent pour une absurdité sentimentale. La société est une collection d'individus : pour que la société soit, il faut que les individus soient, et, pour cela, qu'ils commencent par défendre leur intérêt individuel, en d’autres termes qu’en eux l’égoisme prédomine : Ja prédominance des sentiments égoiïstes est, nous dit expres-