‹ La Révolution et la Doctrine de l'UtilitéChapitre 80 sur 239 · ORIGINE DU SOCIALISME · texte numérisé non relu

ORIGINE DU SOCIALISME

sible à suivre. On sait que Robert Owen emprunta ses idées à Thomas Holcroft, l’agitateur révolutionnaire. Mais Holcroft était lui-même un ami intime et un disciple de Godwin “; et les analogies sont frappantes entre la doctrine de Godwin et celle de Robert Owen : de petites sociétés, rigoureusement égalitaires, sans distinction entre les sexes, sans propriété individuelle, sans lois, où la seule autorité existante serait une autorité purement arbitrale #. Pourquoi cependant les radicaux intellectuels de 1832, disciples d’Helvétius comme Godwin et Owen, seront-ils conservateurs en matière de droit privé, hostiles au système égalitaire et niveleur de Godwin et d'Owen? C'est ici le lieu de marquer le caractère paradoxal que présente la marche des idées dans l’histoire. La prétention de Godwin, c’est d’avoir tiré son système tout entier de l’unique principe de l'utilité publique. Cependant, presque à son insu, il le fonde, en grande partie, sur le principe de la liberté de conscience, qui logiquement n’a rien à voir avec le principe de l’utilité. Mais le libéralisme intellectualiste de Godwin tend à se confondre, quant à ses conséquences économiques, avec le libéralisme naturaliste de Hume et d’Adam Smith : même antipathie à l'égard des interventions de l'Etat et des révolutions subites. De sorte que là où il s’écarte le plus, en bonne logique, du principe de lutilité, Godwin s'éloigne, en fait, moins qu'on ne pourrait croire, d’économistes tels que Smith et Ricardo. Au contraire, sa théorie du droit de propriété est une appli-

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cation rigoureuse du principe de Putilité; c’est ici pourtant qu’il se sépare le plus profondément de tous les auteurs dont les œuvres préparent le futur radicalisme philosophique. Chez tous, en effet, presque à leur insu, la loi du travail occupe une place peut-être aussi importante que la loi même de l'utilité. Tout plaisir s'obtient au prix d’une peine, coûte un travail, ou le produit d’un travail. Mais n'est-il pas à craindre que l'individu, si l’on considère comme juste de lui laisser la libre disposition du produit de son travail, ne mésuse de cette liberté, et n’en profite pour constituer des modes de propriété, qui, fixés sous forme d'institutions positives, livreront aux uns, injustement, la libre disposition du travail des autres ? Ce n’est pas de ce côté, va répondre Malthus, que doivent se porter nos appréhensions : dans les conditions d’existence que la nature fait à l’homme, le péril n’est pas que le produit du travail humain soit mal distribué, le péril est que le travail humain ne produise pas en suffisance. De même, en effet, que le livre de Burke a suscité les réponses de Mackintosh, de Paine, de Godwin, où nous avons vu le principe de l'utilité se substituer insensiblement, dans la théorie du régime démocratique, au principe des droits de l’homme, de même le livre de Godwin a entraîné la réplique de Malthus; et c’est Malthus, non Godwin, qui va devenir un des pères de l’église radicale. Mais, pour comprendre Malthus, il fallait connaître Godwin.

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