‹ La Révolution et la Doctrine de l'UtilitéChapitre 95 sur 239 · LES DEUX ÉDITIONS · texte numérisé non relu

LES DEUX ÉDITIONS

une gravité toujours actuelle, reprend déjà dans sa première édition l’idée de Condorcet, lorsque, en reconnaissant que « tout obstacle au mariage doit incontestablement être considéré comme une espèce de mälheur », il observe que, « quelque entrave à la population devant exister en vertu des lois de notre nature, mieux vaut l’entraver par la prévision des difficultés qui accompagnent l’éducation d’une famille, et par la crainte de la pauvreté dépendante, que de encourager, pour la réprimer seulement ensuite par le besoin et la maladie » . Mais Condorcet accompagnait ses observations d’une attaque qui visiblement trouble Malthus, contre « les ridicules préjugés de la superstition » et la morale de l’« austérité » : le remède préconisé par Condorcet, n'est-ce pas « une espèce de concubinage ou un mélange des sexes exempt de toute gène, qui préviendrait la fécondité, ou je ne sais quel autre moyen d’obtenir la même fin, qui ne serait pas moins contraire à tout ce que nous prescrit la nature » ? Voilà pourquoi Malthus, dans la première édition, distingue à peine entre le vice et l'obstacle préventif. «Poussé à l’accroissement de son espèce par un instinct également puissant, la raison interrompt sa carrière et lui demande s’il ne peüt lui arriver de mettre au monde des êtres auxquels il ne peut fournir les moyens de subsistance. Ces considérations sont faites pour empê- cher un très grand nombre de toutes les nations civilisées de suivre là prescription de la nature, qui est de s’attacher de bonne heure à une femme. Et cette restric-

tion produit presque nécessairement, quoique non pas absolument, le vice». Il ajoute que dans les vieux États, comme l’Angleterre, l'obstacle préventif agit, avec une force variée, dans toute les classes de la société, et que «les effets de ces restrictions au mariage ne sont que trop apparentes dans les vices qui se produisent en conséquence dans presque toutes les parties du monde » #. Dans la deuxième édition, l'association des deux idées se trouve rompue, et Malthus développe, sans y apporter de réserves, l’idée qu’il faut augmenter l’action de l’obstacle préventif aux dépens de l’action de lobstacle positif. Dans la première édition, il constatait l’impossibilité pour le genre humain d’échapper à la misère et demandait que l’humanité s’abstint de recourir à de soi-disant remèdes absurdes et coùteux : des palliatifs seuls étaient concevablest#. Dans la deuxième édition, il rejette certaines mesures que l’on propose, et par exemple l’émigration, précisément parce qu’il y voit non des remèdes, mais de simples palliatifs. Plus explicitement encore que dans la première édition, il désavoue «le prétendu droit des pauvres à être entretenus aux frais de la société» et demande la promulgation d’une loi «portant que l’assistance des paroisses sera refusée aux enfants nés d’un mariage contracté plus d’un an après la promulgation de la loi, et à tous les enfants illégitimes nés deux ans après la même époque » #. Les remèdes à employer, sans parler de la charité privée, ce seront des institutions propres à augmenter l’action de l'obstacle préventif: les

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sociétés de secours mutuels, qui déjà se propagent en Grande-Bretagne, et surtout les institutions d'instruction publique. « Jusqu'à ce que le langage de la nature et de Ja raison, en ce qui concerne la population, soit généralement entendu, et qu'il ait remplacé le langage de l'erreur et du préjugé, on ne saurait dire qu’on ait essayé d'éclairer la raison du peuple. Pour être en droit de l’accuser, il faut commencer par l’instruiref. » Malthus veut donc qu’on assigne à l’État une fonction pédagogique: il préconise le système, avant lui préconisé par Adam Smith, d’écoles paroiïssiales où les enfants des pauvres recevraient une éducation élémentaire. Adam Smith avait demandé déjà que l’instruction donnée dans ces écoles fût plus pratique que celle qui était donnée dans les maigres «écoles de charité » déjà existantes, que l’on y enseignât les éléments de la géométrie et de la mécanique. Malthus va plus loin, demande un enseignement populaire et pratique d’économie politique, veut que l’on dissipe les préjugés courants qui se rapportent tant à la vente et à l’accaparement des grains qu’au principe de population. On objecte que l'instruction populaire fait des révoltés, que le peuple n’apprend à lire que pour lire les pamphlets de Thomas Paine. Une assertion du même genre avait été réfutée déjà par Adam Smith; mais les additions que Malthus propose de faire aux programmes de l’enseignement populaire lui permettent de réfuter l’objection avec plus de force encore’. Le plan de réforme des lois des pauvres aboutissait chez Bentham à un pro-

gramme d'enseignement populaire ; chez Malthus, en fin de compte, il se réduit à cela. L’ensergnement populaire s'était déjà développé, en Angleterre, sous l'impulsion des dissidents, en particulier des méthodistes. Mais au mouvement déjà existant, Malthus apporte une formule utilitaire. Il est juste, disaient les protestants, que tous les hommes, égaux devant Dieu, participent autant que possible également à la connaissance des livres saints, de la loi divine, de la loi morale. Ilest utile, diteMalthus, que tous les hommes connaissent les lois physiques auxquelles le développement, l’accroissement de l’espèce, est soumis, afin qu'ils apprennent à régler l’aceroissement de leurs besoins sur l’accroissement de la quantité de jouissances que la nature met à leur disposition.

Nous sommes à présent en mesure de définir l’attitude intellectuelle de Malthus. On peut bien, dans un certain sens, considérer l’«Essai » de 1798, réfutation de Godwin et de Condorcet, comme une manifestation de l'opinion réactionnaire, qui triomphe en Angleterre, aux environs de 1800 : l’objet de Malthus n'est-il pas de démontrer le caractère illusoire de la théorie de la perfectibilité indéfinie? La conception de la vie humaine qui résulte de sa doctrine est, nous dit-il, « mélancolique ». Il ne veut pas cependant que l’on en tire une politique de l’obéissance passive, une morale de la résignation au mal, la vie étant considérée comme « un état d’épreuve, et une école de vertu, qui prépare à un état supérieur de bonheur »‘. Dieu veut le bien de

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