LE LIBÉRALISME DE MALTHUS. A
l’homme en ce monde; et les besoins du corps ont pour fin d’éveiller l’esprit, de le rendre capable de progrès. Cest pour fournir des stimulants de ce genre, pour contraindre l’homme à la mise en culture de la terre tout entière, qu'il a été ordonné que la population s’accrût plus vite que la nourriture: si elle s’accroissait selon la même loi, l’homme n’aurait jamais émergé de l’état sauvage. # Malthus tient donc pour l’idée humaine du progrès contre l’idée surnaturelle de la rédemption. En fait, Malthus est, et restera toujours, un libéral, un whig. Il annonce, dès les premières pages de son livre, son désir de tenir la balance égale entre « l’avocat de l’ordre de choses établi », qui considère indistinctement les philosophes politiques comme des ambitieux ou des illuminés, et « l’avocat de la perfectibilité de homme et de la société », qui considère le défenseur des institutions établies comme un esclave des préjugés, ou un homme qui vit des abus”. Il ne reproche pas à Paine d’avoir affirmé les « droits de l’homme »: l’homme a des droits, qu’il lui est utile de connaître. Mais précisément rien ne contrebalancerait d’une façon aussi efficace les maux occasionnés par les « Droits de l'Homme » de Paine, qu’une connaissance générale des droits réels de l’homme. C’est en Amérique que Paine a formé son système; et lAmérique diffère de l’Europe, en ce que les conditions physiques y permettent à la population de doubler tous les vingt-cinq ans”, Avant toutes les lois sociales, dit l'abbé Raynal et, après lui, Godwin, l’homme avait le droit de subsister:
autant dire qu'il avait le droit de vivre cent ans. Mais, dans l’un et l’autre cas, la question importante n’est pas la question de droit, c’est la question de pouvoir. Les lois sociales augmentent chez les individus le pouvoir, et, par suite, si l’on veut, le droit de subsister. Mais, ni avant ni après l’institution des lois sociales, un nombre d'individus illimité n’a joui de la faculté de vivre; donc, avant comme après, celui qui s’est vu privé de cette faculté, s’est aussi vu privé du droit de l’exercer. L'éducation, et aussi la liberté civile, contribueront seules à diminuer la misère en donnant à l'individu un sentiment accru de sa responsabilité, un pouvoir de réflexion plus développé, plus de prudence; d’où l'entrée en action de l'obstacle préventif. Un peuple ignorant et dépourvu de droits civils justifie, par ses violences et ses excès, les réactions et les oppressions : c'est ce qui est funeste. « Donnez à un État la liberté en suffisance, et le vice ne peut exister” »., Et, d’autre part, l’idée même de l'instruction publique n'est-elle pas une idée égalitaire ? n’exige-t-elle que l'État corrige certaines inégalités, diminue, aux frais des riches, la distance qui, faute de cette intervention, séparerait l'intelligence du riche de celle du pauvre ?
Donc, l’idée des obstacles que la nature physiologique de l’homme et la nature physique de la terre mettent au progrès indéfini de l’espèce humaine ne contredit pas radicalement l’idée de progrès. Malthus rejette ce qu’il y a d’utopique dans les vues de Condor-.