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LE PROGRÈS SELON MALTHUS

cet et de Godwin. Il ne veut pas considérer l’homme comme une intelligence pure, dont rien ne saurait par suite jamais borner le progrès. Mais il faut distinguer entre un progrès illimité et un progrès dont la limite ne peut pas être déterminée. Le premier est un progrès qui n’est pas applicable à l’homme sous les lois actuelles de sa nature. Le second est incontestablement applicable. Les hommes, peu à peu mieux instruits, apprendront à régler l’accroissement de la population sur l’accroissement des subsistances, en attendant, pour fonder une famille, d’être assurés qu’ils pourront la faire subsister. Mais Condorcet n’avait-il pas dit précisément la même chose ? Godwin aura-t-il tort, en 1801, dans ses « Pensées sur le sermon de Parr », de déclarer que les observations de Malthus confirment sa théorie, loin de la détruire ? « Plus les hommes s’élèveront au-dessus de la pauvreté et d’une vie d’expédients, plus la décence prévaudra dans leur conduite, la modération dans leurs sentiments. Là où chacun possède une individualité, nul ne sera disposé à se distinguer par une imprudence obstinée. Là où un homme possède tous les moyens raison. nables d'obtenir le plaisir et le bonheur, il ne se hâtera pas de détruire sa tranquillité propre et celle des autres par des excès irréfléchis5{.» Condorcet avait déjà émis la même opinion. Mais Godwin et Condorcet comptent sur un jour où toute distinction des riches et des pauvres serait abolie; Malthus ne vise qu’à l’augmentation numérique de la classe moyenne % : thèse importante qui deviendra fondamentale chez les économistes,

les politiques, les moralistes du radicalisme philosophique. En outre, et plus profondément, la différence qui sépare Malthus des deux égalitaires se ramène peut-être à la différence philosophique que voici. Pour Condorcet, la contrainte morale est conforme à la nature; car elle consiste en un raisonnement; or, la loi du progrès, pour Condorcet, est par définition, comme pour Hartley, une loi intellectuelle, et l’homme, par définition aussi, est une intelligence. Au contraire, pour Malthus, l’homme est, par définition, un être physiologique qui peuple la nature physique; et l’intelligence qui contrecarre l'instinct travaille contre la nature. Nous avons affaire moins à deux conceptions différentes du progrès qu’à deux conceptions différentes de ce qui dans le progrès est naturel et de ce qui est artificiel. On conçoit dès lors, si Malthus n’est pas un adversaire de la notion même de progrès, s’il se borne seulement à demander que, dans la définition du progrès, on tienne compte des lois auxquelles la nature des choses en subordonne la possibilité, que l'influence de Malthus se soit exercée, d’abord, sur la fraction libérale de l’opinion. Malgré les efforts de Malthus pour démontrer le caractère providentiel de la loi de population, les chrétiens condamnent une doctrine selon laquelle la Providence n’aurait pas mis d'harmonie entre l’accroissement normal de la population et l’accroissement normal des subsistances. L'Edinburgh Review, d'opinion whig, est malthusienne dès l’origine; tandis que la revue tory, le Quarterly Review, ne se convertira pas

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