‹ La Révolution et la Doctrine de l'UtilitéChapitre 98 sur 239 · SUCCÈS DU LIVRE DE MALTHUS · texte numérisé non relu

SUCCÈS DU LIVRE DE MALTHUS

avant 1817. Mais on mesurera l'importance et on comprendra le caractère de l'influence exercée par ce livre en comparant les deux discours, relatifs à la loi des pauvres, prononcés par le même membre du Parlement, Samuel Whitbread, en 1796 et en 1807 %. En 1796, il demande qu’on autorise les juges de paix à fixer le salaire du travail à chaque session trimestrielle; et sa motion, appuyée par Fox, et par Jekyll, lieutenant de lord Lansdowne, est combattue par Pitt qui, un an avant d'introduire son propre bill philanthropique, proteste contre cette politique d'intervention gouvernementale, reproche aux lois des pauvres de ne pas faire la distinction des malheureux et des paresseux, préconise le développement des sociétés de secours mutuel. Onze ans plus tard, aux félicitations de Malthus, Whitbread dépose un bill dont les deux traits principaux sont une régularisation et une démocratisation du droit de suffrage dans les assemblées de paroisse, et un système d'instruction populaire universelle. Entre 1796 et 1807, l'influence de Malthus s’est exercée sur le parti libéral. Elle a été une influence démocratique. Pour ce qui touche en particulier à l’éducation des pauvres, la théorie radicale de l'instruction populaire est d’origine malthusienne.

Comment expliquer d’ailleurs le succès immense remporté par le livre de Malthus ? Par les circonstances historiques d’abord. Si nous devions en croire Malthus, la première édition parut « à une époque où il y avait une demande extraordinaire d'hommes, et très peu de

disposition à supposer possible qu’il pût provenir quelque mal d’un excès de population », et « le succès qu’il obtint dans des circonstances si désavantageuses surpassa ce qu’on en pouvait raisonnablement attendre. » En fait Malthus n’a peut - être pas été aussi prophétique qu’il veut bien le croire.

L'époque où il réfutait Godwin était sans doute une époque de prospérité industrielle et commerciale ; mais la question se posait précisément de savoir si la prospérité d’une nation est en raison directe soit du nombre des individus qui la composent, soit de la richesse absolue de la nation prise en bloc 5’. « Il m'est impossible, écrira Malthus, d’imaginer rien de plus détestable que de condamner sciemment les ouvriers de son pays aux haiïllons et aux misérables chaumières de l'Irlande, pour le plaisir de vendre un peu plus de beaux draps et de toiles de coton. La puissance et la richesse d’une nation n’ont de valeur, après tout, qu’en tant qu’elle conduisent au bonheur. » C’est le tort d'Adam Smith de n'avoir pas suffisamment distingué entre deux ordres de recherches : sur la nature et les causes de la richesse des nations, et sur les causes qui déterminent le bonheur des classes inférieures de la société. « Du moins, il n’a pas fait remarquer le cas où la richesse d’une société peut croître... sans qu'il en résulte aucun accroissement de bonheur pour la classe laborieuse de cette société © ». Godwin avait attiré l'attention de Malthus sur ce phénomène économique ; mais Godwin, précurseur des socialistes,

Page 1